L’École des musiques vivantes donne le la au collectif

À Joyeuse, en pleine zone rurale d’Ardèche méridionale, une école de musique associative propose un enseignement basé sur le collectif. Dès la première année, les enfants, multi-instrumentistes, se produisent ensemble sur scène. Une méthode vivante et responsabilisante qui favorise l’apprentissage.

© Antoine Combier

Quatorze heures, un mercredi après-midi, à Joyeuse, petite commune ardéchoise de moins de deux mille habitants. Neuf enfants de 6 à 8 ans déferlent dans le bâtiment communal qui héberge l’École des musiques vivantes. Après s’être exercés au chant, ils commencent à travailler la lecture et l’écriture des notes : rondes, noires, croches, clef de sol… Cette digression un peu scolaire ne durera pas longtemps, car ici, c’est la pratique qui prime : « Quand nous leur parlons d’une double-croche ou d’un accord, ils savent très bien ce que c’est et à quoi ça sert. Mais la manière dont ça swingue ne s’écrit pas ! », explique Samantha Guerry, accordéoniste, pianiste et chanteuse, née dans la Drôme voisine. En 2010, elle a rejoint le projet de l’École des musiques vivantes initié par Vincent Landelle [1] en 1999 : « J’avais envie que les enfants de ce territoire aient facilement accès à la culture », indique-t-elle. S’inspirant de la pédagogie de Philou Blot de l’École qui swingue [2], Vincent a choisi d’aborder l’enseignement de la musique à travers le prisme du collectif et de la polyrythmie. Il a développé sa propre méthodologie, qu’il continue de faire évoluer en inventant constamment de nouveaux jeux et de nouvelles façons d’apprendre : « Ça demande de sacrées ressources, de la créativité. J’essaie d’apporter un côté magique, de faire en sorte qu’ils s’éclatent. »

Nouvelle déferlante dans les escaliers. Les enfants rejoignent Vincent Landelle dans une grande salle remplie d’instruments en tous genres. Debout en cercle, ils abordent la rythmique au moyen des percussions corporelles : ils marchent, tapent, rient… En se servant du jeu, Vincent affûte leur capacité à conserver le rythme. Il détourne leur attention, leur parle vite, leur pose plein de question…

© Antoine Combier

À présent bien dans le tempo, les enfants se saisissent de surdos (gros tambour), de cloches ou de tambourins pour former une batucada, un ensemble de percussions brésiliennes. Chacun saisit un instrument – ils savent jouer de tous – puis en change au bout de quelques instants. Vincent insiste : « Ce n’est pas l’instrument ou le niveau qui sont importants, mais l’attitude du musicien. » Le but n’étant pas de jouer coûte que coûte, seul dans son coin, mais d’œuvrer dans le groupe, d’écouter, de sentir, pour faire émerger une musique qui fonctionne.

Apprendre la musique, apprendre à vivre ensemble

À quinze heures trente, le groupe du deuxième cycle – constitué d’enfants âgés de 8 à 11 ans – arrive. Cette fois, les instruments utilisés sont plus complexes : batterie, marimba, xylophone, clavier, guitare, accordéon… Aujourd’hui, les élèves travaillent la mélodie du film d’animation japonais Mon voisin Totoro [3], arrangée par Vincent et Samantha : « C’est la petite Alice qui nous l’a apprise. Elle en avait retrouvé les notes à l’oreille sur le piano de sa mère pour les partager avec le groupe. » Preuve encore que, contrairement à l’apprentissage classique qui isole, les cours collectifs stimulent l’enfant. Louison, 9 ans, le confirme : « Seule, je n’y arriverai pas. »

À 18 heures, la classe orchestre – La Ruche – prend le relais. Changement d’ambiance. Les ados n’attendent pas les instructions pour installer les instruments et brancher les micros : ils semblent chez eux. Aujourd’hui, tous veulent chanter, mais il y a besoin d’un batteur. Après discussions, l’un d’eux accepte finalement de tenir ce rôle avec plaisir. Car, au-delà de l’apprentissage de la musique, l’école oriente sa pédagogie vers le vivre-ensemble. Pour Vincent, cela passe notamment par la reconnaissance collective des compétences de chacun : « Quand les jeunes partent faire un concert, ils choisissent ensemble qui va jouer de quel instrument. Ils se rendent vite compte de la répartition des rôles la plus pertinente et se mettent d’accord sans que l’on ait besoin d’intervenir. »

© Antoine Combier

L’orchestre : une manière de responsabiliser les enfants

Vincent et Samantha ont à cœur d’organiser des concerts avec les enfants dès la première année : théâtre de Privas, maisons de retraite, hôpitaux, vide-greniers, collèges, festivals… Sur scène, l’élève se retrouve face à lui-même et doit se débrouiller pour que le groupe fonctionne. C’est une manière de le responsabiliser. Souvent, les plus grands accompagnent naturellement les plus petits.

Mais, quel que soit leur âge, tous semblent à l’aise avec l’ensemble des instruments et des styles musicaux. Vincent se souvient de Landry qui, étant petit, pleurait, car il n’arrivait pas à choisir son instrument pour le concert. Aujourd’hui, l’adolescent a surmonté ses peurs et est même devenu l’un des moteurs de l’orchestre. Quant à Thibault, 15 ans, il est bassiste, batteur et chanteur. Il compare son expérience avec celle de sa grande sœur, qui a appris la flûte traversière dans un conservatoire classique dans une autre région : « Sans partition, elle ne sait pas jouer. Ici, nous savons improviser et nous adapter. » Selon lui, cette formation lui permet de se sentir plus à l’aise pour aller vers les autres et s’intégrer dans des groupes, au collège notamment. Et c’est bien là un des objectifs de Vincent : « La musique touche la plupart des gens. Elle permet de tisser du lien. »

En 2016, les huit membres de la classe orchestre ont mis au point un concert de quarante minutes à partir de compositions latino-américaines de Samantha et Vincent. Ils ont enregistré un CD et joué dans une trentaine de salles de concerts et lors de festivals locaux. En 2017, ils ont comme mission de créer un répertoire d’une heure, entre reprises et compositions, qu’ils joueront dans les campings de la région à la belle saison. Ils seront donc projetés cette fois-ci au cœur du processus de création. Un pas de plus vers l’autonomie…

Par Nelly Pons

[1] Vincent et Samantha sont tous deux musiciens professionnels et font partie de plusieurs formations : www.lesgaspards.com, www.curubacumbia.com et www.claratumba.fr.

[2] http://ecolequiswingue.e-monsite.com

[3] De Hayao Miyazaki, 1988

© Kaizen, construire un autre monde… pas à pas


L’École des musiques vivantes de Joyeuse en pratique

L’École des musiques vivantes se situe à 50 kilomètres du premier conservatoire de musique. Elle accueille entre 40 et 50 élèves de 6 à 15 ans, venant d’une trentaine de communes différentes. Les enfants sont répartis en trois cycles d’une durée de trois ans chacun, en fonction de leur niveau de connaissance et de maîtrise du rythme.

Cycle 1 : chaque semaine, initiation au chant et à la formation musicale (solfège) pendant 45 minutes, puis atelier d’orchestre pendant également 45 minutes.

Cycle 2 : approfondissement des enseignements de base et création de courtes séquences instrumentales. Au tronc commun d’une heure et demie par semaine s’ajoute, pour ceux qui le souhaitent, une heure de cours particulier d’un instrument de leur choix.

Cycle 3 : À ce stade, les élèves connaissent les différentes notions rythmiques de base, différents types de musique (brésilienne, cubaine, slave, jazz, reggae, rock, etc.), et utilisent leur instrument individuel en atelier. Ils commencent alors à créer leurs propres musiques.

Pour inscrire un enfant, compter 88 euros par trimestre pour les deux premiers cycles, puis 175 euros dès lors que l’élève prend aussi des cours individuels.


Article publié dans le Kaizen n°31.

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