Bernard Alonso : « La permaculture,
un art pour fonctionner ensemble »

Le Canadien Bernard Alonso est conférencier international et praticien en permaculture depuis plus de vingt ans. Fondateur de Permaculture Internationale, il vient de sortir, avec la journaliste Cécile Guiochon, l’ouvrage Permaculture humaine, Des clefs pour vivre la transition. L’occasion d’aller à sa rencontre à quelques jours d’une série d’ateliers-conférences qu’il donnera en France tout au long du mois de novembre.

© universitetransition.org

© universitetransition.org

Vous enseignez la permaculture depuis une vingtaine d’années, mais comment avez-vous découvert ce concept qui date de la fin des années 1970 ?

En 1993, je me suis retrouvé à la tête d’une ferme d’environ 25 hectares. Une pommeraie. Et j’ai commencé à y appliquer les méthodes d’agroécologie. À l’époque, le bio n’était pas encore développé et on était perçus comme des extraterrestres. Le terme permaculture n’existait même pas au Québec. C’est un de mes étudiants qui m’en a parlé. Cela m’a redonné de l’espoir dans ce système et on a donc décidé d’organiser une première formation de deux semaines dans ma ferme avec un professeur que l’on a fait venir de Colombie-Britannique. C’était en 1994. On a ensuite continué à faire venir de grands spécialistes anglophones et la ferme est devenue un centre d’expérimentation et de formation sur l’application des principes de la permaculture. C’est comme ça, de fil en aiguille, que je me suis retrouvé formateur sur ma propre ferme. Lorsque je l’ai vendue, en 2007, on m’a conseillé d’aller donner des formations un peu partout dans le monde et c’est ce que j’ai fait.

La permaculture commence à être connue en France, mais on parle encore très peu de permaculture humaine, le sujet de votre récent ouvrage. Pouvez-vous nous en donner une définition ?

Tout d’abord, je voudrais rappeler que la permaculture n’est pas une technique, mais un concept. C’est une tentative de copier les mécanismes de la nature. En agriculture, par exemple, il s’agit d’appliquer le plus possible les lois de la nature pour faire pousser ses légumes. De la même manière, la permaculture humaine consiste donc à recréer des groupes humains en équilibre en s’inspirant de la nature. Le système industriel a en effet créé des groupes humains pyramidaux avec un patron, un propriétaire, un gouvernement. Tout le monde travaille pour celui qui est en haut. Or ce système est dysfonctionnel. L’idée, avec la permaculture humaine, c’est de faire appel à une forme de travail plus horizontale en se demandant comment, dans une équipe, on arrive à mettre en interrelation nos talents et nos expériences déjà acquises, afin d’aller tous dans une même direction, vers un même objectif. C’est recréer un écosystème humain dans lequel toutes les compétences sont mises au service d’un projet. L’être humain est en effet un mammifère social, comme les fourmis sont des insectes sociaux, et il est important que l’on réapprenne à fonctionner ensemble. À solidariser, à collaborer, non pas pour un but industriel, pour produire et consommer, mais pour améliorer notre qualité de vie et permettre la continuité de notre espèce. Parce que si nous continuons à vivre comme nous le faisons actuellement, nous allons droit dans le mur. Car ce n’est pas la planète qui est en danger. Elle, elle va se régénérer avec le temps. Mais c’est bien l’espèce humaine qui est en danger, car elle ne fonctionne pas en appliquant les lois de la nature vieille de 3,8 milliards d’années d’expérimentation.

© universitetransition.org

© universitetransition.org

C’est ce constat qui vous a incité à écrire ce livre ?

Beaucoup de personnes se lèvent le matin en se demandant quel est le sens de tout ça. On travaille huit heures par jour, quarante heures par semaine, la société est en déclin, l’économie dysfonctionnelle, les réserves de pétrole diminuent… On se demande ce qu’il faut faire. On va voir le film Demain, on en sort tout ému et on s’interroge : par où on commence ? Ce livre est là pour outiller les gens. Car il y a une demande. Je le vois au succès de mes formations. Nous sommes actuellement en transition entre un modèle industriel qui s’écroule, qui n’a pas fait ses preuves, et un nouveau monde plus collaboratif, plus associatif où l’on doit apprendre à collaborer pour laisser une planète viable à nos enfants et aux générations futures.

Justement, par où commence-t-on ?

Cela commence par soi. Tout le monde veut que les gouvernements changent, que les politiques changent, que les voisins changent, mais il faut commencer par soi-même. Et c’est ce que l’on propose à travers ce livre en prenant le lecteur par la main et en lui proposant des exercices pour l’aider à se transformer. Pour cela, il est indispensable d’apprendre à laisser de l’espace pour utiliser l’hémisphère droit de son cerveau, qui a totalement été oublié, mis de côté, à l’école « des perroquets », dans le monde industriel. Or c’est un hémisphère intuitif, qui ressent les choses et qui nous permet de nous connecter avec la nature. C’est la partie de notre être, de notre corps qui est capable de ressentir le milieu. Par exemple, lorsque l’on discute avec quelqu’un, on ne fait pas qu’écouter et analyser intellectuellement ce que la personne dit, on la ressent aussi et nous avons oublié d’être attentifs à ces ressentis. Une partie de nous, émotionnelle, ressent ce que l’autre dit. Cela crée une vibration en nous qui nous permet de savoir ce qui est juste. Non pas ce qui est bien ou mal, mais ce qui est juste pour nous à ce moment précis. L’hémisphère droit permet aussi d’appréhender ce qui se dit en se mettant en relation avec quelque chose de beaucoup plus lointain, avec la programmation cellulaire. On parle de physique quantique. Bien sûr, je ne peux pas l’expliquer d’une manière scientifique, mais je peux dire, en l’ayant expérimenté sur moi-même, puis sur des élèves depuis vingt ans, que l’on découvre ainsi, en laissant de l’espace à cet hémisphère droit, un monde tout à fait extraordinaire. Nombreux sont mes élèves qui ont en effet transformé leur compréhension de la vie parce qu’ils sont désormais capables d’appréhender le monde, leur ferme, leur groupe social, les gens autour de leur association, de mieux communiquer, simplement parce qu’ils savent sentir ce que l’autre ressent au lieu d’être sur la défensive, dans le jugement ou l’analyse.

Vous parlez également de niches dans votre ouvrage. Pouvez-vous nous expliquer de quoi il s’agit ?

La niche, dans le concept d’écosystème, c’est le fait de considérer qu’il n’y a pas un élément vivant dans ce monde qui n’a pas un rôle intrinsèque. Les coccinelles mangent les pucerons, les abeilles pollinisent… Et l’être humain ? Il est apparu sur Terre pour activer la vie, pour créer des écosystèmes capables d’inventer la vie, car il est le seul à avoir la capacité de changer son mode de vie et celui de son groupe social : la preuve, nous avons inventé de toutes pièces le monde industriel ! Mais pour qu’un écosystème soit efficace et pérenne, il faut que chaque élément soit à sa place et joue son rôle. Pour cela, il est donc important que chaque être humain trouve sa niche. Car nous avons tous une niche bien précise : artistique, sociale, de communication, etc. Un agriculteur qui est bon pour produire des légumes, n’est pas bon par exemple pour la gestion de son entreprise. On a oublié que pour être fonctionnel, il faut que plusieurs niches coexistent dans une même équipe.

 


La permaculture

La permaculture n’est pas à proprement parlé un système agricole. Son objet est plus vaste. Elle consiste à construire des installations humaines durables et résilientes.

Elle va donc pouvoir intégrer l’ensemble des bonnes pratiques de l’agriculture biologique et de l’agroécologie mais également les énergies renouvelables, l’écoconstruction… Ses applications sont multiples : villes (notamment les villes en transition), entreprises, économie, énergie…

L’esprit de la permaculture est de relier tous les éléments d’un système les uns avec les autres, y compris les êtres humains. Tout particulièrement, la permaculture va chercher à recréer la grande diversité et l’interdépendance qui existent naturellement dans des écosystèmes naturels, afin d’assurer à chaque composante, et au système global, santé, efficacité et résilience. C’est un fonctionnement en boucle où chaque élément vient nourrir les autres, sans produire de déchets « exportables ». Dans son application agricole, la permaculture s’inspire beaucoup des forêts où le sol n’est pas travaillé.


 

favicon

 

Propos recueillis par Véronique Bury

 


Participer à l’atelier-conférence le 14 novembre à 19 h à Paris : La permaculture humaine, des clés pour la transition


Lire aussi : Qu’est-ce que la permaculture ?

Lire aussi : « L’agroécologie pour se réconcilier avec soi-même, son entourage et la nature. »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

CAPTCHA *