En Casamance, au Sénégal,
des femmes cultivent la paix

La Casamance est une région sénégalaise magnifique et fertile, tristement connue pour son conflit armé qui a duré plus de vingt ans. Refusant de voir une partie de leur pays sombrer dans la violence, des femmes se sont regroupées et organisées pour participer activement au retour à la paix et à la reconstruction de la région.

Casamance

© Julie Cateau

Jusqu’en 2004, les rebelles séparatistes du Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (MFDC) et les forces gouvernementales se sont affrontés dans la région, faisant des centaines de morts. Peur de l’autre, méfiance, divisions… la Casamance sort de ces luttes socialement et économiquement ravagée. Dès 1999, des femmes désireuses de s’impliquer dans le processus de paix décident de prendre les choses en main : elles créent le Comité régional de solidarité des femmes pour la paix en Casamance (CRSFPC/Usoforal – usoforal signifiant « donnons-nous la main » en langue diola). Fatou Gueye Diallo, fondatrice de l’association, raconte : « La guerre a détruit le tissu social, alors nous nous sommes demandé ce qui pourrait inciter les gens à se reparler. » L’association élabore alors plusieurs projets de résolution pacifique des conflits dans la région de Ziguinchor. Ces initiatives permettent de recréer peu à peu une synergie au sein des communautés.

Le retour à la paix par la culture de la terre

Projet emblématique : la réhabilitation du bloc maraîcher du village d’Agnack Petit. Là, 300 femmes se réunissent régulièrement pour cultiver la terre. Autrefois amies, ces femmes diolas, toucouleures ou mandingues ne se parlaient plus depuis le conflit. Mariama Sy participe au projet depuis 2010 : « Matin et soir, nous arrosons ensemble les piments, les oignons, les choux, les tomates… Au fur et à mesure, on a réappris à se côtoyer. Aujourd’hui, quand l’une d’entre nous accouche, tout le monde se cotise pour offrir de l’argent à sa famille, au-delà de l’appartenance ethnique. C’est un grand bonheur. » Une femme toucouleure témoigne également : « Jamais je n’aurais pensé boire de nouveau dans le canari [1] d’une Diola ! » Les femmes ont suivi des formations en organisation communautaire, en comptabilité et en gestion pacifique des conflits. Chacune possède un certain nombre de parcelles de terre dont le produit lui revient. Les récoltes sont destinées à la famille, ce qui améliore grandement la qualité des repas. Le surplus est vendu pour financer les autres dépenses du ménage. En 2014, 54 tonnes de légumes ont été récoltées. Il est prévu, à partir de cette année, une cotisation annuelle de 1 000 francs CFA (1,52 euro) par membre pour l’achat des semences de la prochaine saison. Dans le village proche de Baghagha, où le même repli identitaire avait été observé, les femmes ont choisi de se doter d’un moulin à céréales commun et en assurent ensemble la gestion.

La communication non violente au cœur du projet

Autre chantier d’Usoforal : la médiation. Des membres de l’association ont été formés par des spécialistes en communication non violente, notamment par Godfrey Spencer. Ils interviennent dans 14 établissements scolaires. Dans chaque école, une vingtaine d’élèves sont  initiés à la prévention des conflits : dès la rentrée, ces jeunes repèrent les signes susceptibles de créer un mécontentement au sein des étudiants – manque d’enseignants, manque de tables… – et en discutent avec les chefs d’établissement pour trouver une solution. Usoforal a aussi créé des cadres de concertation et de résolution des conflits au niveau des villages. Peu à peu, les techniques de communication non violente – écoute attentive et reconnaissance de ses propres besoins et des besoins de l’autre – sont introduites dans le quotidien des habitants et des chefs de village. Par exemple, les villageois de la commune de Nyassia peuvent de nouveau cueillir les noix de cajou en forêt malgré la présence persistante de combattants qui ne respectent pas l’accord de paix. Par l’entremise de l’association, villageois et rebelles ont réussi à trouver un accord pour se « partager » de la forêt, sans violence. Grâce aux projets menés par Usoforal, les mentalités changent peu à peu en Casamance et les esprits s’apaisent. L’association souhaiterait à moyen terme pouvoir intervenir dans tous les villages de Casamance.

[1]  Récipient en terre cuite servant à conserver l’eau.

 

Par Julie Cateau

© Kaizen, construire un autre monde… pas à pas. Article tiré de l’édition papier (Kaizen 21).

 


La Casamance, une terre fertile victime des rivalités humaines

La Casamance est une région située dans le sud-ouest du Sénégal et partiellement isolée du reste du pays par la Gambie. Contrairement au reste du Sénégal, peuplé surtout de Wolofs musulmans, plusieurs populations cohabitent en Casamance, dont une majorité de Diolas, musulmans et parfois chrétiens et animistes. La région est très fertile et permet de développer l’agriculture – riz, maraîchage, huile de mangue, etc. En 1982, le Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC) revendique l’indépendance de la région, accusant les « nordistes » de piller les ressources de cette région luxuriante. Un long conflit armé démarre alors contre les forces gouvernementales. De nombreux morts et exactions sont à déplorer des deux côtés. Le 30 décembre 2004, un accord de paix est finalement signé. Malgré cela, des violences sporadiques continuent de secouer la région. Depuis 2013, les attaques sont rares, mais il y a eu des échanges de tirs en avril 2015. Aujourd’hui, le président Macky Sall cherche à conclure un accord de paix définitif.


 

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