Pourquoi faut-il écouter
plus loin que nos opinions

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© flickr.com/photos/brizzlebornandbred/

Mon opinion ou ton opinion ?

L’écologie intérieure doit, elle aussi, se préoccuper des facteurs de pollution, les identifier et tenter d’en réduire les émissions. Parmi les polluants divers qui agissent sur notre climat interne, il y a… nos opinions, ou plutôt la relation passionnelle que nous entretenons la plupart du temps avec elles.

Dans Kaizen, j’entends « zen », et il se trouve qu’un proverbe zen dit : « La voie consiste en ceci : cessez de chérir des opinions. » Notons bien que le proverbe ne nous invite pas à ne plus avoir d’opinions, mais à ne plus les chérir. Ce que l’on « chérit », c’est ce à quoi on est attaché, identifié, tel Harpagon à sa « chère cassette ». Attaché au point de faire passer l’objet de notre attachement avant la relation à l’autre. L’autre, l’avare s’en fiche. Ce qui prime, c’est sa cassette…

Avoir des opinions est normal et sans doute nécessaire. Si j’ai des opinions, il est naturel que, quand l’occasion m’en est donnée, je sois prêt à les exposer, voire à les défendre, voire à m’engager pour elles. Mais dans quelle mesure suis-je si identifié et attaché à mes opinions que cet attachement et cette identification m’interdisent non seulement la compassion, mais même la compréhension ou ne serait-ce que l’écoute vis-à-vis de celui qui en affirme d’autres ? Dans quelle mesure mon attachement et mon identification à mes opinions constituent-ils un rempart face à la différence, comme un rideau de fer gardé nuit et jour par des soldats prêts à tirer ?

En ces temps où la politique enflamme les passions, il n’est pas rare de voir des amis, des membres d’une famille ou des collègues franchir la ligne qui sépare la discussion ouverte de l’affrontement stérile et destructeur. Outre le fait que la plupart des discussions politiques sont en vérité l’expression en surface d’émotions infantiles refoulées – d’où l’intransigeance que nous y mettons –, la question fondamentale n’est pas : es-tu ou non d’accord avec moi (mes opinions sont à mes yeux nécessairement « les bonnes », l’une des devises de l’ego étant : « qui n’est pas avec moi est contre moi ») ? Non, la question essentielle est celle-ci : jusqu’où la défense de mes opinions prévaut-elle sur mon humanité, ma capacité d’accueil ?

En tant que lecteurs de Kaizen, nous avons, je le suppose, une sensibilité écologique, quoi que cela veuille dire. Nous professons des opinions « généreuses », des valeurs de tolérance et de respect des différences. Or regardons bien : puis-je rester intérieurement ouvert face à, pour prendre un exemple quelque peu extrême, un individu professant des opinions climatosceptiques, ou une intolérance vis-à-vis de minorités ? Rester intérieurement ouvert ne signifie pas tolérer ; cela n’interdit pas de prendre position – si possible en actes. Mais il m’arrive de frémir en sentant la haine que vouent certains chantres de la « tolérance » à ceux qui, à leurs yeux, font preuve d’intolérance… Rester ouvert signifie ne pas réduire l’autre à ses seules opinions, lesquelles ne sont souvent qu’une façade, une stratégie de défense parmi d’autres. Ne pas juger, c’est comprendre, entendre. Or ce qu’il y a à entendre derrière des opinions brandies en étendard, c’est presque toujours une peur, une souffrance.

C’est au nom de « principes » considérés comme non négociables que l’on en vient à nier les personnes individuelles et leur souffrance. En ces temps où les passions sont promptes à se déchaîner, il est d’actualité de voir et d’écouter plus loin que nos chères opinions, sans pour autant y renoncer !

 

Par Gilles Farcet

© Kaizen, construire un autre monde, pas à pas (article publié dans Kaizen 30)

 


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