Le monastère qui pratiquait l’agroécologie

Une communauté orthodoxe met en œuvre l’agroécologie sur un domaine de 60 hectares dans le Sud de la France.

Le jour n’est pas encore levé. Dans ce silence si singulier annonciateur de l’aube, le ruisseau coule lentement, sereinement ; la genette et la pipistrelle se préparent au repos ; la brume, diaphane, caresse les affleurements rocheux et s’apprête à pénétrer dans la forêt. Une voix s’élève. La lecture des saintes Écritures rompt le silence. Ce sont les matines, début de journée au monastère de Solan…

Offices, temps en cellule, temps du « grand silence »… Si les matinées et soirées sont à la vie monastique, de 11 h à 17 h chaque jour, les seize moniales de sept nationalités différentes du monastère de Solan s’affairent à leur « journée de travail ». Au programme : travail de la terre, transformation, valorisation et vente des produits issus de leur domaine.

Le choix de l’agroécologie

Nous sommes au début des années 90, à proximité d’Uzès, dans le Sud de la France. À l’arrivée de la communauté à Solan, seuls douze hectares étaient cultivés en monocultures. Le reste des terres était abandonné et les bois devenus impénétrables. À l’heure où les petites exploitations fermaient, le domaine, mis à mal par des années de culture conventionnelle, était lui aussi voué à disparaître. Côté bâtiments, ce n’était guère mieux : il fallait en refaire les toits, transformer les dépendances en pièces d’habitation, restaurer la chapelle, installer un système de chauffage, d’assainissement, etc. La rencontre avec Pierre Rabhi fut déterminante. Alors que certains de leurs amis leur conseillaient d’arracher toutes les cultures et de choisir une activité plus rentable, les moniales ont fait le pari de la terre et choisi la voie de l’agroécologie.

« Nous avons connu beaucoup de difficultés, notamment techniques et phytosanitaires, liées au fait que nous ne connaissions pas le métier et que les terres étaient en très mauvais état. Il nous a fallu du temps pour nous intégrer dans le milieu de l’agroécologie et rencontrer les bonnes personnes », se souvient sœur Jossifia, une des moniales de la communauté. Devant ce vaste chantier, la toute première étape a été la réalisation d’un inventaire des ressources du domaine. Comprendre ses problèmes, dénicher ses richesses, étudier les sols, l’eau… Partir de l’existant et s’allier à la recherche scientifique ; autant de démarches qui ont abouti en 2000 à un plan d’aménagement global du lieu.

Après vingt années de travail ponctuées de surprises, tâtonnements, dilemmes et autres difficultés, mais aussi de joie, de partage, de force et de conviction, les 60 hectares du domaine de Solan sont aujourd’hui aménagés en polyculture biologique (vignoble, jardin potager vivrier, verger). Les haies et les terrasses ont été créées ou réhabilitées, le système d’eau réaménagé et la forêt de vieux taillis peu à peu transformée en une forêt nourricière, de protection et de conservation des espèces. Pour la richesse de sa biodiversité, le domaine est aujourd’hui classé site Natura 2000 tandis que la production biologique est certifiée par Ecocert pour sa qualité.

Le vin, moteur de leur activité économique

Parmi les différentes activités agricoles, les moniales ont mis l’accent sur la vigne, afin de développer une activité rentable dont elles puissent tirer leur subsistance. Pendant les dix premières années, le vignoble de Solan a connu des périodes plutôt sombres : grande attaque de mildiou en 1993, manque de savoir-faire, conversion brutale des terres, vers de la grappe… Peu à peu, le domaine a néanmoins pris son autonomie et depuis septembre 1999, les moniales vinifient la totalité de la récolte sur place. Elles ont installé un magasin au domaine, participent à des foires et marchés locaux, ainsi qu’à de grands salons biologiques à travers toute la France. En 2003, malgré leurs efforts, les revenus dégagés ne parvenaient à couvrir qu’une partie seulement des besoins des moniales. Elles ont alors choisi de diversifier leur production et de la commercialiser avant tout localement et en vente directe. Aujourd’hui, elles produisent en moyenne 25 000 bouteilles de vin par an, ainsi que des apéritifs à base de vin, des confitures et pâtes de fruits, de l’encens, des vinaigres, des sels aromatisés et des icônes. Les neuf cuvées du vignoble, produites sans engrais chimiques et autres produits de synthèse, obtiennent régulièrement des médailles dans les concours de vins biologiques.

Un modèle devenu exemplaire

« En ne ménageant pas notre peine, nous avons réussi à dégager des revenus qui nous permettent de subvenir en totalité à nos besoins. Avec le maraîchage, nous sommes parvenues à une autosuffisance alimentaire, à l’exception de certains légumes comme les choux, qui ne donnent pas ici : les 90 ares de culture maraîchère nous permettent d’assurer 20 000 repas par an, pour les 19 permanents du monastère, ainsi que les visiteurs et séjournants. » Si la grande détermination et l’extraordinaire énergie créatrice des moniales ont permis à l’utopie de prendre corps, sœur Jossifia précise : « Nous vivons dans une recherche de sobriété et la vie communautaire nous permet de réaliser des économies d’échelle : nous avons seulement deux voitures pour seize personnes, deux portables, etc. Tout ceci ne serait pas possible autrement. L’exemplarité de notre site est limitée à cet état de fait. Nous ne pouvons prétendre que cela aurait été possible à l’échelle d’une famille. » En revanche, de nombreuses autres communautés, laïques ou religieuses — et notamment les monastères orthodoxes roumains — s’intéressent de plus en plus à ce modèle agroécologique performant.

Au fil du temps, le monastère est donc devenu exemplaire et attire de plus en plus de personnes. Près de 3 000 visiteurs se rendent chaque année sur le site, devenu un véritable lieu de rencontres, de fêtes et de rassemblements, grâce notamment aux activités de l’association les Amis de Solan. Qu’elles soient liées à l’activité liturgique ou à l’agroécologie, les motivations des visiteurs sont très différentes. Si les moniales de Solan comptent parmi les premiers religieux à s’engager dans l’écologie, pour sœur Jossifia, « ce n’est pas un but en soi, mais une façon de faire offrande de nos vies, d’incarner notre amour du Créateur et notre quête spirituelle ».

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