Les Incroyables comestibles

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Dans la cité royale de Versailles, comme dans plusieurs villes des Yvelines, des légumes poussent dans la rue. De la nourriture à partager gratuitement !


Qui aurait pu imaginer que poireaux et carottes allaient fleurir les avenues de Versailles ? S’inspirant du mouvement des Incredible Edible, les cinquante jeunes du Rotaract de Versailles (traduisez « Rotary en actions ») ont pris l’initiative d’installer des « potagers solidaires » un peu partout dans la ville. Le principe est simple : chacun sème et plante des fruits et légumes qui seront récoltés par tous gratuitement. « Comme le disait Voltaire nous voulons cultiver notre jardin », déclare plein d’enthousiasme Thibaut Mathieu, étudiant en droit public et président du Rotaract.
L’aventure commence en juin 2012. Thibaut rencontre François Rouillay, coordinateur des Incroyables comestibles France, et l’idée germe de faire des Yvelines un département pilote. En août, Nick Green, jardinier de Todmorden (Angleterre) et l’un des initiateurs des Incredible Edible, vient soutenir l’initiative des jeunes Versaillais. « Les potagers sont le plus souvent associés aux seniors, constate Thibaut. Nous sommes en train de prouver qu’ils peuvent concerner tout le monde, même les jeunes. Ce projet sert l’intérêt général, il permet de prendre conscience des questions environnementales, sociétales et alimentaires. Mettre les mains dans la terre, faire pousser nos propres fruits et légumes, manger local, créer du lien social et intergénérationnel, voilà notre objectif ! »
Versailles n’est pas la première à rallier les Incroyables comestibles. En France, une soixantaine de villes ont déjà été conquises. En avril 2012, Colroy-la-Roche en Alsace inaugure le mouvement ; aujourd’hui, des dizaines de bacs de plantation y forment un circuit comestible, la « Green Route ». A l’initiative d’Agathe Lessner, sculptrice corse, un potager à partager est né près de la préfecture de Bastia ; dans le 3e arrondissement de Lyon, trois mamans se sont lancées, invitant les habitants de la ville à les imiter ; dans la petite commune de Luglon (Aquitaine), les Incroyables comestibles ont séduit les enfants de l’école. Autant d’exemples illustrant le succès du mouvement.

Un projet d’utilité publique

Au départ, l’équipe du Rotaract de Versailles récupère des bacs en bois auprès de producteurs de pommes normands et de semenciers. 50 à 100 bacs seront d’abord dispersés dans le quartier chic de Saint-Louis, dans le quartier d’habitat social de Jussieu et sur l’avenue de Saint-Cloud (en passant par un bac symbolique devant la mairie !). 100bacs sont prévus à Vélizy et à Mantes-la-Jolie, 50 à Jouy-en-Josas. Les services des espaces verts de la ville procurent la terre végétale, assureront l’arrosage en période estivale ainsi que des états des lieux réguliers, prodiguant aussi des conseils de jardinage si nécessaire.

Cultiver bio fait partie du cahier des charges des potagers solidaires. Ainsi l’Académie royale du cheval, fondée par Bartabas, fournit le crottin de cheval en guise d’engrais ; le Potager du Roi dispense les semences de fruits et légumes anciens, sans oublier celles données par les fermes de Gally et Viltain. Si les premiers bacs ont été offerts, la plupart devront être achetés, un budget qui s’élève à près de 70 000 euros. Pour les financer, les jeunes du Rotaract sollicitent un parrainage auprès des collectivités et entreprises locales (à hauteur de 400 euros), des associations (100 euros) ou même desparticuliers volontaires (50 euros). En contrepartie, chaque bac portera leur nom ou leur logo. Une façon originale de faire sa pub ! « Dans la mesure où nous voulons être un département pilote, explique Thibaut, il nous faut un grand nombre de bacs. Rien n’empêche les habitants d’en fabriquer eux-mêmes, au contraire ! ». L’argent récolté permettra l’achat de nouveaux bacs, d’outils et de semences, et couvrirales frais de communication et des ateliers de jardinage. « On veut impliquer tous les acteurs connus et inconnus de Versailles », souligne Thibaut.

C’est ainsi que Marie-Caroline Burthe, fondatrice de l’agence Babychou, une petite entreprise de garde d’enfants, est devenue partenaire des potagers solidaires. « C’est un projet d’utilité publique, simple et pédagogique. Et c’est aussi un bon tremplin de communication responsable pour l’agence, reconnaît la jeune femme. Au lieu d’aller se promener au parc avec les enfants, les baby-sitters les emmèneront découvrir les potagers où ils pourront apprendre à semer et planter aux côtés des jardiniers. Les enfants seront les ambassadeurs d’une alimentation saine et équilibrée auprès de leurs parents. Il s’agit de changer les mentalités, alors on sème, on s’aime et on essaime ! »

De la terre à l’assiette

C’est bien dans cet esprit que s’est engagé Jean-Baptiste Martin, chef cuisinier formé au Trianon et créateur de l’école Cuisine coup de cœur à Viroflay. « L’essence du projet c’est l’intelligence collective au service de l’intérêt commun. En tant que chef cuisinier, je vais proposer des événements culinaires à partir des fruits et légumes des potagers solidaires et recréerainsi le lien entre la terre et l’assiette. Le seul frein au succès des Incroyables comestibles, c’est notre individualisme. Contrairement aux Anglo-saxons qui cultivent un certain sens de la collectivité, notre culture latine est plus tournée vers le soi que vers le nous. Il se peut que certains dégradent les bacs ou accaparent toute la récolte, mais il faut tenter ! Cessons de croire que tout est payant. »
De son côté, le Maire de Versailles n’a pas hésité à jouer le jeu en autorisant l’installation des bacs dans l’espace public. « L’idée de ces potagers solidaires rajeunit l’image de Versailles et s’intègre dans notre stratégie générale d’allier ville et nature, précise François de Mazières. D’autre part, la gratuité de la démarche nous tient beaucoup à cœur. » Pour l’heure, sa seule inquiétude porte sur la sécurisation des bacs.

Confiance et pédagogie

Cette préoccupation n’est pas celle des jeunes du Rotaract. Comme l’explique Thibaut, « il y aura peut-être du vandalisme, mais nous misons sur la confiance. Quant au vol, il ne peut pas y en avoir puisque c’est gratuit ! Cependantil est vrai qu’un travail de pédagogie est nécessaire car la notion de partage est essentielle. La tomate que j’ai plantée, c’est peut-être un jogger, un SDF, une grand-mère qui la mangera. »

Pour convaincre les habitants de mettre les mains dans la terre, les jeunes ont inondé les réseaux sociaux, la presse locale, édité un document envoyé à tous les Versaillais et programment des réunions publiques.
Et ils n’ont pas l’intention de s’arrêter là. Thibaut attend l’accord du Maire de Paris pour installer des bacs de culture sur les berges de la Seine fermées à la circulation. Les Incroyables comestibles n’ont donc pas fini de faire parler d’eux ! Selon Soline Laidi Toussaint, membre du Rotaract et militante à Greenpeace, « la seule question importante aujourd’hui est de savoir quelle planète on laissera à nos enfants. On a tous une part de responsabilité. » A bon entendeur…

Frédérique Basset

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