Pierre Rabhi prône « la révolution par la bêche ! »

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En cette saison propice, l’agriculteur et philosophe Pierre Rabhi rappelle les multiples bienfaits à cultiver son jardin… extérieur et intérieur. Le potager serait-il à la source du changement social et intime ? Rencontre.

Pierre Rabhi à Monchamps © Patrick Lazic

Vous êtes très sollicité par vos engagements citoyens… Trouvez-vous encore le temps de jardiner ?

Oui, j’ai toujours dit que malgré mes nombreuses activités, mon jardin n’était pas négociable ! C’est extrêmement important car c’est véritablement ce qui me relie à la vie réelle. Alors que nous sommes dans une effervescence, dans une sorte de frénésie où la vie a l’air presque de se gaspiller, le jardinage me remet dans une bonne cadence.

Cela nourrit votre jardin intérieur…

Tout à fait parce qu’il se passe des phénomènes sensibles et que l’on rentre dans un autre rapport au temps. Le jardinage amène par exemple de la patience : j’aurais beau engueuler mon plant de tomate, il ne donnera rien avant d’être mûr. Et lorsqu’on jardine, on n’a pas non plus la garantie de réussite, les choses doivent évoluer par elles-mêmes. Tu peux réussir magnifiquement et tout aussi échouer magnifiquement.

Cela nous incite à l’humilité. On n’est pas maître. On fait du relatif pas de l’absolu. Le jardinage nous remet donc dans ces cycles de la vie, extérieurs et intérieurs, à l’image des rythmes de la respiration, des battements du cœur, de la circulation du sang, puisque nous sommes tous cadencés.

Comment vivez-vous le printemps, cette saison du renouveau ?

Je le vis très bien car durant cette période les énergies terrestres et cosmiques se conjuguent pour que la vie puisse reprendre sa vitalité et sortir du sommeil de l’hiver. Le printemps c’est le début, le soleil est plus présent, les jours sont plus longs et petit à petit la végétation s’éveille. C’est magnifique !

En ce moment on prépare la terre, on enlève l’herbe gênante. J’ai déjà transplanté des tomates, des poivrons, des aubergines, j’ai semé des oignons, des pois chiches, des courges, etc. Le jardin est en pleine expansion.

Quelle attention doit-on porter au sol d’un jardin ?

Il faut d’abord cultiver la terre avec soin, évidemment pas avec des engrais et des pesticides. Cette attention, c’est l’agriculture biologique qui nous la donne. Et parce qu’elle est plus sensible, l’agriculture biodynamique va encore plus loin car elle intègre les énergies cosmiques (lune, soleil, etc.) et pas seulement les énergies terrestres.

Pour nourrir les sols, on fait du compost afin de produire de l’humus – élément clé de la vie. Grâce à cette matière organique, les bactéries et les micro-organismes de toutes sortes, le sol est “dopé” positivement. En réalité, on imite ce qui se fait dans la nature, notamment dans le monde forestier où les végétaux décomposés se transforment en humus. On travaille ainsi la terre sans trop de violence. On ne fait pas de retournement profond, environ 40 cm selon les sols, sauf exception. Sachant que c’est le sol qui nous indique la façon dont il faut le traiter.

En plus de ses connaissances sur le jardinage, vous dîtes qu’il faut être attentif et observateur pour cultiver…

Oui car tout est lié. J’associe la connaissance, la pensée et je pourrais presque dire l’amour. Jardiner nécessite et demande une énergie particulière : le corps est sollicité avec l’énergie intellectuelle et spirituelle. Pour moi toutes ces forces sont mises à la disposition d’une activité de survie, vivrière. C’est-à-dire qu’on y met tout notre être parce la terre est nourricière. Ce n’est pas une métaphore, c’est une réalité. C’est la fameuse Terre-Mère des anciens, celles des peuples premiers avec lesquels je me sens très proche.

Votre dernier livre porte sur Les semences (Presses du Châtelet, 2017). Quel lien faites-vous avec le jardin ?

Pour pouvoir jardiner il faut pouvoir ensemencer, c’est intimement lié. Or aujourd’hui les semences reproductibles ont disparu à raison de 75 % en un siècle ! C’est un crime contre l’humanité parce que toute une série de manœuvres veulent confisquer aux êtres humains la semence libre et transmissible pour des semences créées dans des laboratoires.

Or ce qui est dramatique à notre époque, c’est que le public et les citoyens sont en grande partie ignorants de tous ces problèmes. C’est pourquoi il faut les informer, les alerter. Il y a un attentat réel contre la survie autonome des populations.

Au-delà du jardin, on doit élargir au jardin planétaire !

Quelles sont les solutions ?

C’est la révolution par la bêche ! [rires] Si on a une bêche, de la semence et de la terre, il faut rentrer en dissidence. Il n’y a aucune raison que des trusts entiers confisquent leur capacité de se nourrir aux populations.

 Cultivez-vous des variétés anciennes dans votre jardin ?

Ah oui ! J’essaie de le faire pour participer à la conservation car il faut vraiment tout mettre en œuvre pour conserver les espèces. On mène toute une campagne de sensibilisation auprès grand public pour dénoncer ce drame de la perte des semences.

Éprouvez-vous plus de satisfaction lorsque vous mangez un fruit ou un légume que vous avez cultivé ?

Absolument. C’est une gratification extraordinaire que de savoir que le fruit ou le légume que je suis en train de manger est le résultat de mon effort et de mon engagement. Je l’ai suscité en coopérant avec la vie. C’est absolument incroyable tout le mystère qu’il y a dedans, pourquoi ça pousse, comment… On peut expliquer certains phénomènes mais pas tout.

Par exemple dans un grain de blé, il y a une puissance absolument extraordinaire. Lorsqu’on sème un grain, on obtient peut-être cinq épis, et avec chaque épis on a 30 à 40 graines, voir plus, selon les variétés : imaginez cette explosion de la vie que l’on peut susciter, même à partir de son petit jardin ! La nature est très prodigue, c’est pour cela que la faim dans le monde ne se justifie absolument pas.

En cela il faut favoriser les populations à se nourrir et pas faire de l’humanitaire en leur apportant des sacs de riz, en disant regardez comme nous sommes généreux. Il faut de l’humanisme et pas de l’humanitaire.

 

Entretien réalisé par Sabah Rahmani – 

 


Pour aller plus loin 

Lire : Les semences. Un patrimoine vital en voie de disparition

Lire : Pour en finir avec la faim dans le monde

Lire : Il était une fois Pierre Rabhi / Hors-série n°1 – Kaizen


Lire aussi : Pierre Rabhi vote amour et écologie

Voir aussi : Vandana Shiva et Pierre Rabhi : objectif Terre

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8 commentaires

    • Sion Gilles

      Effectivement. Ne pas retourner le sol est un principe de base de la permaculture, que j’expérimente avec bonheur. Allons-y pour “la révolution par la grelinette” 😉 , outil très astucieux pour aérer le sol sans le retourner, et favorisons l’activité des vers de terre 😀

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      • eva

        Nous-mêmes n’utilisons qu’une grelinette et ça suffit parfaitement. Le jardin donne bien !

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    • Jordan

      Je pense que la phrase est mal tournée mais qu’il entend par profond ‘environ 40cm’ et non pas qu’il retourne la terre sur 40cm.

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      • Grimaud jean

        40 cm c’est du défoncement pas du retournement, ça m’ étonne en effet qu’il ait pu dire ça, qui va à l’encontre de ce que prônent ses amis, et encore plus les adeptes de la grelinette: aérer le sol, ne pas le bouleverser en profondeur.

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  1. Jean Claude DUPLAIN

    Bonjour, je vous invite à laisser vos bêches , grelinettes etc… et vous mettre à la phénoculture (foin en permanence sur sol). Moins de travail sauf pour les vers de terre qui se multiplient, on ne doit pas toucher la terre, les vers travaillent pour nous, visitez le site de did67 “le potager du paresseux” le résultat est extraordinaire et vous vous aurez davantage de plaisir à jardiner

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