Agriculture biologique et Herboristerie

Cueilleurs professionnels, les plantes médicinales à bout de bras ! Interview de Jean Maison

CUEILLETTE

Vice-président de l’Association française des cueilleurs professionnels de plantes sauvages (AFC) et négociant en plantes médicinales issues de l’agriculture biologique en Corrèze, Jean Maison répond aux questions de Kaizen sur ce métier peu commun.

 

Comment définissez-vous un cueilleur ?

 On peut distinguer la cueillette occasionnelle et récréative de la cueillette commerciale, effectuée par un cueilleur professionnel. Ce dernier peut être un chef d’exploitation ou un travailleur indépendant.

 

Intéressons-nous aux cueilleurs professionnels. D’où vient cette tradition ?

Avant tout, il est difficile de donner une définition générale du cueilleur professionnel, car il existe une grande diversité de situations. Néanmoins, le cueilleur dispose souvent d’un esprit indépendant, d’une capacité de concentration et de travail soutenue, d’un caractère bien trempé et d’un esprit de suite.

Les premières traces de cueillette remontent aux sources de l’humanité, car la récolte des plantes sauvages est l’une des premières activités humaines. Les hommes et les femmes préhistoriques prélevaient dans la nature de quoi se nourrir, se vêtir et se soigner.

Plus tard, la cueillette, dans beaucoup d’exploitations agricoles, devient un revenu d’appoint – les « menus travaux » –, souvent confié aux enfants et aux grands-parents. La cueillette traditionnelle à vocation médicinale était le plus souvent intimement liée à la foi des populations. Par exemple, en Limousin, la récolte des plantes composant le bouquet de la Saint-Jean – parmi lesquelles la digitale pourpre et le millepertuis – était réalisée la veille de la nuit la plus courte de l’année, au solstice d’été. Les plantes étaient considérées plus bénéfiques dans les multiples usages de protection et de soin pour lesquels ce bouquet était réalisé. Chez le chaman et chez le prêtre, la plante est un vecteur de sacrement et de communication d’énergie qui maintient un équilibre dans lequel la santé psychique, spirituelle et physique sont indissociées. Autrefois, les ramassages relevaient de principes et de pratiques bien définis : horaires, astronomie, maturité de la plante, etc.

 

Est-ce à dire que le geste est plus important que la récolte ?

Dans le cadre de certains rituels, le geste, et ce qui va après le geste – c’est-à-dire la récolte, l’arôme dégagé par la plante, son élévation vers le sac – sont en effet plus importants que la récolte en elle-même. Car, dans les traditions populaires, il semble que la part spirituelle et la part matérielle soient intimement liées. Depuis, la mécanisation du monde a imposé la séparation des deux. En voulant donner des explications rationnelles – utiles par ailleurs – à tout, nous avons éloigné tout ce qui relève de l’incommunicable, de l’indicible. En 1947, Pierre Reverdy relate, dans Cette émotion appelée poésie, qu’un chirurgien célèbre avait affirmé n’avoir jamais rencontré une âme sous la pointe de son scalpel. Et Reverdy de répondre que « l’âme serait justement une de ces choses qui ont pour propre de ne jamais se laisser surprendre à la pointe du scalpel ».

Aujourd’hui, le cueilleur n’est plus tout à fait dans cet état d’esprit : nous sommes dans une démarche économique, quand bien même est-elle écologique. La plupart des cueilleurs sont des entrepreneurs qui agissent afin de gagner leur vie, mais beaucoup conservent une certaine sensibilité qui les distingue dans notre époque.

Les cueilleurs constituent néanmoins un lien entre la société moderne et la nature…

Ce sont les héritiers d’une tradition, avec les spécificités de chaque culture. Nous disposons d’un immense savoir livresque, reprenant en partie les traditions orales transmises depuis des temps immémoriaux. Et, si tous les cueilleurs ne sont pas des scientifiques, la plupart sont sensibles à la vie écologique des territoires sur lesquels ils travaillent. Ils sont les premières vigies attentives à l’espace dans lequel ils se déploient. Pour citer Nerval qui paraphrase Pythagore, « tout est sensible ». Le cueilleur est effectivement dans cet état d’esprit : attentif à la disparition des espèces, aux menaces écologiques, et au maintien de la biodiversité.

 

Quels sont les enjeux liés au statut de cueilleur aujourd’hui ?

Il n’y a pas, à proprement parler, de statut de cueilleur. L’AFC travaille à la reconnaissance du métier à travers la réalisation d’une charte de qualité. Elle est partenaire, depuis 2013, de FloreS, un projet de recherche-action porté par l’Institut de géographie et durabilité de l’université de Lausanne. FloreS cherche, entre autres, à accompagner et à aider l’AFC dans le processus de la reconnaissance de la profession de cueilleur, ainsi que dans la définition de bonnes pratiques de récolte.

Il y a quelques années, nous avons fait le constat de la disparité des méthodes et des pratiques qui existent entre les professionnels. Nous avons aussi observé que les cueilleurs étaient loin des lieux de décisions administratives et techniques. Nous travaillons à la mise en place d’une structure représentative capable de donner des éléments de référence pour s’installer : pérennité d’une espèce, rémunération correcte, etc., ainsi qu’à la réalisation de fiches techniques validées par un comité scientifique.

Les cueilleurs professionnels répondent à une demande croissante de consommation de végétaux dans le domaine de la cosmétique, de la pharmacie et de l’agroalimentaire. Il faut donc se poser des questions : d’où vient la ressource ? Qui ramasse ? Comment ? Quelle traçabilité ?

Comment devenir un cueilleur amateur ?

Il existe de nombreuses associations qui proposent des randonnées botaniques. Procurez-vous aussi un petit livre de vulgarisation pour apprendre à reconnaître les arbres, arbustes et fleurs. Commencez à petite échelle, en cueillant quelques plantes, faites-les sécher pour préparer vos tisanes. Il est possible aussi de mettre en place un herbier photographique afin de découvrir et d’apprendre sans consommer de plantes toxiques ni ramasser celles qui sont en péril.

Il faut, je pense, tout simplement chercher le lien avec nos milieux naturels, en mesurer la beauté et la fragilité. Il faut apprécier avec loyauté leur générosité.

Entretien réalisé par Pascal Greboval

Pour aller plus loin :

www.cueillettes-pro.org

www.collectifargos.com

 

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