Bien-être et Zéro déchet

Lunettes écologiques, éthiques, durables : comment y voir clair ?



Porter des lunettes et respecter la planète, est-ce possible ? Matériaux, provenance, fabrication, recyclage… Difficile de trouver une paire de lunettes écologiques parmi l’offre pléthorique des fabricants. Enquête au pays d’un petit objet pas si anodin qu’il n’y paraît.

 

« On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux… », dit le renard au Petit Prince. Pourtant, plus de sept Français sur dix portent des lunettes, et trois adultes sur quatre les renouvellent au moins tous les trois ans. Selon un rapport sur l’optique de la Drees [1], en 2014, 13 millions de montures ont été vendues dans l’Hexagone. La majorité de ces lunettes sont en plastique (plastique injecté, acétate de cellulose ou Grilamid) ou constituées d’un mélange de métaux (titane, aluminium, acier inoxydable, cobalt, nickel) et, surtout, sont fabriquées en Asie, quoi qu’en disent certaines appellations « trompeuses » (made in France, fabrication française, label Origine France garantie…). Pourtant, des lunettes en bois local aux « écolo-opticiens » soucieux de l’environnement en passant par l’achat de seconde main, des solutions existent pour trouver la paire de lunettes vertes de vos rêves.

Le bois, un matériau qui se démocratise

D’abord timidement présentes aux côtés de leurs consœurs en plastique et en métal sur les présentoirs des opticiens, les lunettes en bois ont depuis quelques années le vent en poupe. Si certains fabricants profitent de l’engouement pour vendre des lunettes made in France en réalité seulement assemblées dans l’Hexagone, d’autres s’inscrivent réellement dans une démarche de développement durable. C’est le cas de Woodlun’s, entreprise ardéchoise de quatre salariés fondée en 2014 par Julie Cherpe et Erwan Méléard. C’est en voyant une amie rentrer des États-Unis avec des lunettes en bois sur le nez que le couple a eu l’idée de créer cette activité : « On construisait des pirogues hawaïennes en lamellé-collé [minces feuilles de bois collées ensemble] dans les Landes pour faire découvrir la faune et la flore locales aux écoliers. Erwan s’est dit que ça pourrait être chouette d’utiliser ce procédé en miniature », explique Julie Cherpe, pour qui l’écologie est « une manière de vivre ».

Au cœur de la démarche de Woodlun’s, donc : l’artisanal et le local. C’est pourquoi les essences utilisées sont essentiellement des bois de pays : « Nos lunettes sont en chêne, châtaignier, frêne, hêtre et nos finitions en merisier, noyer, érable… » La marque travaille aussi avec une gamme de bois précieux – zebrano, ébène et amarante –, mais issus du recyclage : « On rachète des sur-stocks ou des chutes, car on n’a pas besoin de grosses pièces. On utilise beaucoup de bois local et tous nos fournisseurs sont en France. On sait que nos bois sont, au pire, européens. » Si les finitions sont naturelles (huiles et cires) et la colle utilisée à 70 % végétale, reste l’épineuse question des charnières, qui viennent de Chine, car il n’existe plus de fabricants en France.

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Pourquoi ne pas passer aux lunettes en bois ? La petite entreprise In’Bô, dans les Vosges, les fabrique à partir d’essences de bois locales.

Ce que déplore également Aurèle Charlet, l’un des cinq ingénieurs bois qui ont lancé la marque de lunettes en bois In’Bô il y a quatre ans : « L’origine de ces charnières est un problème pour nous, mais même les “fabricants” européens font fabriquer en Asie… L’industrie a été délocalisée il y a une quinzaine d’années et donc il n’y a plus le savoir-faire en France. »

L’entreprise vosgienne, qui fabrique aussi des skateboards et des vélos en bambou, s’inscrit pleinement dans une démarche écologique : « L’idée est vraiment de faire tout de A à Z dans notre atelier situé à 10 minutes d’Épinal. Et, dès que l’on sous-traite quelque chose, on essaie de le faire en local. Nous utilisons de l’érable ; notre fournisseur est à 10 kilomètres de chez nous. Les finitions extérieures sont en platane, chêne, noyer… Ce ne sont que des essences vosgiennes ou françaises. » Les cinq mille paires fabriquées chaque année par les onze salariés sont vendues entre 250 et 300 euros en magasin, soit à peu près le même prix que les produits Woodlun’s (entre 230 et 350 euros).

Parmi les autres marques de lunettes en bois s’inscrivant dans une démarche durable, nous pouvons citer le collectif Shelter à Annecy, qui récupère du bois mort et façonne des solaires dans son atelier. En 2018, la marque devrait proposer ses premiers modèles optiques. Dans la petite commune d’Azur, dans les Landes, l’entreprise Lenha met quant à elle le liège au cœur de son projet durable, puisqu’il se glisse jusque dans les étuis qui sont eux aussi fabriqués dans cette matière…

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À Bron, près de Lyon, une boutique entièrement éco-rénovée met un point d’honneur à ne vendre que des lunettes vraiment fabriquées en France.

Le « made in France » : pas forcément écolo

Les lunettes en bois ne sont pas les seules à pouvoir répondre à un enjeu écologique. À Bron, près de Lyon, un opticien s’est spécialisé dans le développement durable. Depuis cinq ans et demi, dans sa boutique – « L’Optique par Sébastien Bétend » – presque entièrement éco-rénovée et équipée de matériel fabriqué en France – des haut-parleurs pour la musique au carrelage en passant par les stylos rechargeables en plastique recyclé –, Sébastien Bétend « boycotte sans compromis » les marques qui refusent de signer la charte qu’il a élaborée. Celle-ci impose aux fabricants que les branches et les faces des lunettes soient réalisées en France, ainsi que la conception, l’assemblage, la coloration et les finitions. Une manière de « distinguer les vrais des faux fabricants français ». Comprenez : ceux qui annoncent des lunettes faites en France, mais dont les montures sont en réalité fabriquées en Asie, puis simplement assemblées, voire colorées dans l’Hexagone. Car la loi est assez souple à ce sujet et il suffit que l’une de ces étapes soit réalisée en France et représente 45 % du prix de revient unitaire (PRU), pour pouvoir utiliser l’appellation « made in France ».

Julie Cherpe de Woodlun’s met elle aussi en garde contre ces « entreprises qui font une grosse pub sur le côté artisan, mais sous-traitent tout à l’étranger et ne font que du montage. Leur communication est tellement bien faite que l’on pense que c’est fait en France. Il existe des labels, mais, quand on se penche un peu sur la question, on s’aperçoit qu’on a le droit à une partie de sa production à l’étranger, donc ça ne nous a pas intéressés d’y adhérer. » Par exemple, le label Origine France garantie peut s’appliquer aux produits dont 50 % au moins du prix de revient unitaire est acquis en France. À ce sujet, les opticiens eux-mêmes semblent peu informés : en 2016, à la question « Connaissez-vous les différences entre les divers marquages d’origine (made in France, fabrication française, label Origine France garantie) ? », seuls 40 % des opticiens interrogés par L’OL Mag ont répondu oui !

Dans sa boutique de Bron, Sébastien Bétend entend bien changer la donne à ce sujet : « J’ai plus de mille modèles de lunettes fabriquées en France et environ deux cents solaires fabriquées en France et en Europe, car on n’a pas assez de fabricants de solaires dans l’Hexagone. » Pour lui, il est « plus logique de créer de l’emploi local et ensuite de favoriser des lunettes respectueuses de l’environnement ». Car, dans ce secteur, il y a parfois des compromis à faire : « Des marques de lunettes vraiment écologiques, il n’y en aurait pas assez pour ouvrir un magasin et proposer du choix. » En 2014, ce passionné d’écologie « sociale et environnementale » a sorti sa propre collection de lunettes écologiques et locales (entre 169 et 195 euros selon les opticiens revendeurs). « Elles sont fabriquées en bio-acétate, un matériau 100 % recyclable et biodégradable à 80 % en cinq ans en terre. Les armatures métalliques des branches et la charnière de la branche sont fabriquées à moins de 150 kilomètres de Lyon. Seule la charnière de face est faite en Italie. Mes étuis sont tissés, imprimés et confectionnés en Rhône-Alpes. »

Dans sa boutique du 11e arrondissement, David Benhaim propose plus de 2 000 modèles de montures « neuves d’occasion » issues de sur-stocks.

Une solution : l’occasion

Une autre démarche est possible pour des lunettes écologiques et durables : l’occasion. Plusieurs opticiens se sont spécialisés dans ce domaine en France. Comme David Benhaim depuis 2012 dans son magasin L’Optique durable, rue Amelot, dans le 11e arrondissement de Paris. Ici, « tout est recyclé », de la meuleuse pour les verres au mobilier. « J’ai donné une seconde vie à tout le matériel que j’ai et aux lunettes », s’enthousiasme-t-il, avant de déplorer qu’« aujourd’hui, quasiment la totalité des lunettes sont faites en Chine ». Les deux mille montures qu’il propose proviennent de stocks d’invendus des années 1950 et 1960 d’usines du Jura. « Elles dormaient dans les caves, dans les placards… Elles n’ont donc jamais été portées. Je mets des verres Mont-Royal, une petite usine de l’est de la France. » Ici, le budget moyen pour une monture est de 150 euros, ce qui est en général le prix remboursé par les mutuelles.

À quelques coups de pédale de là, dans le 10e arrondissement, Dan Alcabes, artisan opticien fondateur de Dingue de Lunettes, chine et restaure des lunettes de toutes les époques. « Au début, j’allais sur les brocantes, je voyais des vieilles lunettes, je les retapais et les offrais à ma famille… Puis j’ai eu l’idée d’en faire une boutique. » Le succès est au rendez-vous, mais pas pour les raisons qu’il croyait : « Là où je ne pensais rencontrer que des gens qui aimaient la mode vintage, j’ai finalement trouvé une clientèle qui adhérait à la démarche écologique, car cela leur permet de porter des lunettes qui ne sont pas fabriquées en Chine et de lutter contre la surconsommation. » Dans sa boutique se côtoient deux mille montures entre 69 et 150 euros : « Elles sont plus neuves que neuves, car on polit tout à la main, alors qu’en usine, c’est poli en tonneau et ça n’a pas le même rendu. »

Quid de la fin de vie des lunettes ?

Les lunettes ne sont malheureusement pas recyclables : dans son guide du tri en ligne, l’Ademe indique qu’elles doivent être jetées « dans la poubelle des ordures ménagères ». Elles seront donc par la suite incinérées ou enfouies. Les lunettes en bois n’échappent pas à cette consigne de tri du fait de la colle qui lie les feuilles de bois : « On ne travaille pas avec une colle biosourcée, car, mécaniquement, si on veut avoir une bonne résistance et une bonne souplesse, ça n’irait pas », confie Aurèle Charlet, de In’Bô.

Selon une étude Opinionway réalisée pour Atol, cent millions de paires de lunettes dormiraient dans nos tiroirs en France ! Pour la Fondation Krys, ce sont dix millions de paires encore utilisables qui sont jetées tous les ans en Europe et aux États-Unis. Mais, si elles sont en bon état, les lunettes peuvent être rapportées chez n’importe quel opticien qui les redistribuera à des associations (Fondation Krys, Médico Lions Clubs…). À Hirsingue, l’association Lunettes sans frontières, qui a fêté ses 40 ans en 2014, collecte par voie postale des lunettes pour les malvoyants démunis. Une trentaine de bénévoles s’affairent au siège pour trier les lunettes, qui sont d’abord lavées, puis mesurées afin d’être classées selon leur puissance. Elles sont ensuite envoyées, notamment en Afrique, vers des associations, des cliniques ou des dispensaires qui s’occupent d’équiper les bénéficiaires. Chaque année, plusieurs dizaines de milliers de paires de lunettes sont ainsi distribuées, dont cinq cents en France. Les associations ou les services sociaux peuvent solliciter l’association en lui envoyant une ordonnance.

Mais, en prenant soin de vos montures et en ne cédant pas aux sirènes de la mode, vous pouvez parfaitement les conserver en changeant seulement les verres en cas d’évolution de correction. Une solution pour bien voir avec le cœur… et avec les yeux !

 

Et les lentilles de contact ?

A priori, difficile de lier souci de l’environnement et lentilles de contact, car celles-ci sont faites de polymères, directement issus de l’industrie plastique. Si de nombreux fabricants sont Anglo-Saxons, quelques-uns sont Français, mais une bonne partie de la production se fait en Asie.

Sébastien Bétend, de Bron, met surtout en garde contre les « bonnes affaires » pour préserver la santé de vos yeux : « Pour avoir des prix, les opticiens sont tentés d’acheter de gros stocks aux fabricants. Or une lentille de contact est définie, outre sa puissance, par ses paramètres géométriques, c’est-à-dire son rayon de courbure et son diamètre. Il faut trouver la lentille qui correspond à tout chez la personne. Dans ma boutique, on cherche la lentille qui ne va pas mettre en péril l’œil, donc nous n’avons pas de stock et nous travaillons avec différents fournisseurs au cas par cas. »

 

[1] Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques.

 

Par Diane Routex

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Seb B. le 14/01/2018 à 13:48

Beau et précis travail de recherche, encore BRAVO Diane !
Si je peux me permettre cependant, attention, le label Origine France Garantie (OFG), n'est pas, à ce jour, une appellation trompeuse comme on pourrait le comprendre : "...certaines appellations « trompeuses » (made in France, fabrication française, label Origine France garantie…). "
Le Made in France, peut-être très trompeur, oui je vous l'accorde.

Bonjour à tous !
Ma 2ème collection OpSB de lunettes écologiques fabriquées en France, en matériau 100% recyclable & biodégradable en 5 ans en terre (pas sur nez ^_^) - sortie en mars 2017 en 4 modèles dans 4 coloris et en série limitée (environ une centaine de modèles par coloris pour la France), est visible ici : https://www.opsb.fr/copie-de-images

Pour les essayer voire ces lunettes OpSB, locales, écolos et éthiques , voici le lien des 63 opticiens indépendants revendeurs à travers la France : https://www.opsb.fr/revendeurs-opsb
Si votre opticien indépendant ne les a pas encore, n'hésitez pas à nous recommander.

BIEN à vous tous, soyez heureux et en bonne santé !
Sébastien Bétend écolo-opticien près de Lyon, créateur des OpSB.

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