Parole de Pierre Rabhi

Pierre Rabhi : « Avec l’autonomie, la simplicité nous offre un confort extraordinaire ! »

Pierre Rabhi à Monchamps ©Patrick Lazic

Il en a fait le cœur de son combat. Avec la sobriété heureuse, l’agriculteur philosophe Pierre Rabhi vente les mérites de l’autonomie alimentaire, énergétique et sociétale. Une réflexion qui invite les citoyens à méditer sur la dépendance et la liberté des peuples face à leur système économique et politique.

Vous prônez la philosophie de la sobriété heureuse. En quoi l’autonomie en est-elle une clé ?

L’autonomie est à la racine même des choses. C’est l’organisation même de la planète en matière de vie, selon le principe “rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme”. C’est donc la philosophie de l’absence de rebut, car l’autonomie n’est pas compatible avec le gaspillage, la dépense et la consommation sans limite. Le problème aujourd’hui est que la société moderne est par définition la société du rebut. À l’exception de l’imagination humaine et de la créativité, nous sommes entrés dans la civilisation de l’hyper-gaspillage. Jamais une civilisation n’a été aussi dissipatrice de biens.

Pourquoi l’autonomie alimentaire est-elle si importante à vos yeux ?

Parce que c’est la garante absolue de la survie. Si un pays n’est pas autonome pour nourrir sa population, il reste vulnérable et dépendant. Ce manque d’autonomie alimentaire est l’un des grands soucis qui frappent une partie de la planète. Des populations entières ne mangent pas à leur faim ou sont dépendantes de la charité internationale. Alors que l’autonomie alimentaire devrait être la priorité absolue. On ne peut vaquer à autre chose qu’une fois que l’on a assuré cette priorité.

Prenez l’exemple de l’Algérie. Elle fait partie des nombreux pays qui importent, je crois, près de 95 % de sa nourriture [1]. Avant l’exploitation du pétrole, si le pays était sous embargo, il aurait été capable de survivre, alors qu’aujourd’hui c’est loin d’être le cas. L’Algérie est devenue dépendante alors qu’elle a toutes les terres agricoles nécessaires. On sait ce qui a été déterminant ; comme beaucoup de pays qui vivent de la rente pétrolière, elle a négligé son autonomie alimentaire. On ne valorise pas les ressources agricoles naturelles et on méprise même le paysan.

Comment expliquer que l’on en arrive là ?

Le problème est que tout cela s’inscrit dans un paradigme auquel on ne veut pas renoncer : le paradigme de la croissance. Le système économique entretient l’idée de la peur d’une pénurie face à la consommation, pour faire tourner une machine infernale. On oriente les gens vers un état de manque de ce “toujours plus”. Et en créant artificiellement cette frustration permanente, on ne met aucune limite. C’est pourtant un choix fondamentalement erroné. Pourquoi doit-on lutter contre la croissance infinie ? Parce qu’elle est stupide, on ne peut pas croître indéfiniment. C’est la règle même de la nature : c’est comme une baleine, elle s’arrête à un moment de croître, non ? On n’arrivera jamais à la satisfaction si l’on est dans cette pulsion du “toujours plus”.

Je déplore sincèrement que l’on n’adopte pas la sobriété, car je préfère la simplicité à la complexité. Pour moi, la grande performance d’une civilisation serait d’arriver à survivre avec le minimum, pas le maximum. Il faut que chacun de nous, là où nous sommes, fasse de la simplicité une éthique et une discipline. Pas une simplicité qui verse dans le dolorisme et la tristesse, bien au contraire, celle qui génère la joie de vivre. Car lorsqu’on revient à la simplicité, elle nous donne un confort extraordinaire ! Ayons la gratitude d’avoir ce qu’il faut pour vivre, en se disant : “Je suis en bonne santé, mes enfants vont bien, ma famille va bien, etc.” Mais aujourd’hui, au lieu de cela, on regarde toujours ce que l’on n’a pas. Personnellement, j’ai eu la chance de naître dans la sobriété, dans une communauté du Sahara algérien où tout était simple, où nous avons fait l’apprentissage du contentement de ce que nous mangions et de ce que nous avions, sans encombrement.

L’autonomie fait-elle peur aux politiques ?

Bien sûr ! Le politique ne souhaite pas l’autonomie puisque, par définition, ils gèrent avec le système économique de l’insatiabilité permanente. Si un jour, on arrivait à avoir un frigo pour la vie, une voiture pour la vie, etc., nos politiques ne seraient pas contents, puisque si le citoyen se contente trop vite, la machine capitaliste risque de se gripper.

De plus en plus de citoyens souhaitent se mobiliser, devenir acteurs du changement à leur échelle. Certains montrent un véritable enthousiasme pour les Do it Yourself (“fais-le toi-même”), des choses simples pour remplacer les produits de consommation courants de la maison, avec des produits naturels et sains, en vue de diminuer déchets, plastiques et produits chimiques artificiels. Pensez-vous que ces petits gestes quotidiens sont des grands pas vers l’autonomie ?

Tout à fait ! Et je me réjouis de voir se multiplier énormément d’initiatives qui veulent s’affranchir de la pesanteur et de la dictature du système. La démarche créative de la société civile est magnifique. Beaucoup de gens trouvent des solutions. Après la phase des fameuses Trente Glorieuses, où la prospérité et le travail ne manquaient pas, nous sommes désormais dans une situation où la précarité pointe de plus en plus son nez et suscite un sursaut de la créativité de la société civile. Les alternatives se retrouvent un peu partout, dans l’éducation, l’agriculture… Il y a désormais des personnes qui réagissent et agissent en conformité avec le souci de répondre par eux-mêmes à leur propre nécessité.

Et en même temps, un réseau se tisse entre citoyens pour participer à mettre en place cette autonomie. Comment répondre à nos besoins par nous-mêmes, avec toute la simplicité possible ? Ce réseau non seulement prépare une transition mais est juste, parce que le système est en train de s’effondrer.

On vous rétorque souvent que l’on ne peut pas revenir à la bougie. Les énergies renouvelables sont-elles suffisantes pour atteindre la sobriété énergétique ?

Je ne préconise pas de revenir à la bougie, mais je préconise la puissance de la modération. Il faut d’abord que nous nous auto-limitions et que allions vers la construction d’habitats qui soient les plus autonomes en énergie, notamment avec l’architecture bioclimatique. Et si, ensuite, on ne peut pas être à 100 % autonome, on peut faire appel en complément aux énergies plus respectueuses de la nature, comme le photovoltaïque, l’éolien… Tout cela n’est que du bon sens. Tout simplement.

Entretien réalisé par Sabah Rahmani

[1] L’Algérie dépense officiellement chaque année plus de 3 milliards de dollars pour ses importations alimentaires, et revendique 70% d’autonomie. « C’est faux et incohérent, ces chiffres sont volontairement minimisés », prévient un journaliste algérien spécialiste d’économie et de politique. Selon cette source anonyme, le pays dépenserait près 10 milliards par an et serait dépendant à plus de 90 % de sa nourriture.

 

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