Accueillir un réfugié chez soi :
joie et partages garantis !

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Alors que l’Europe peine à s’accorder sur une politique commune au sujet de l’accueil des réfugiés, des citoyens à travers la France font le choix de l’entraide et de l’ouverture à l’autre.

© Sinawi Medine

© Sinawi Medine

Dominée par le mont Bégo, la vallée de la Roya, située dans les Alpes-Maritimes, s’étire gracieusement le long de la frontière italienne. En 2005, Alain, ethnobotaniste, et Camille Créton, géologue et agricultrice, se sont installés dans une ancienne châtaigneraie à 830 mètres d’altitude pour fonder une famille. Un soir de 2015, Camille croise sur la route deux jeunes migrants : « Ils venaient de marcher deux jours en tongs sur les terrains caillouteux de montagne, ils étaient épuisés : je ne pouvais pas les laisser comme ça au bord de la route… Je les ai invités à se reposer quelques jours à la maison. Ils ont pu faire une halte et réfléchir à la suite de leur parcours », raconte-t-elle.

À quelques kilomètres de chez Alain et Camille, à Vintimille, un « Calais italien » s’est constitué depuis le rétablissement par la France des contrôles à la frontière italienne en juin 2015. En effet, une partie des personnes débarquées par bateau en Italie – plus de 130000 sur les neuf premiers mois de 2016 selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés – continuent leur chemin en direction de la France, de l’Angleterre et du nord de l’Europe. Arrêtés par la police aux frontières dans les trains ou sur la route, majeurs comme mineurs sont systématiquement renvoyés en Italie. Depuis mai 2016, les autorités italiennes tentent de désengorger Vintimille – où près de 1000 personnes sont bloquées en permanence – en les renvoyant vers les centres d’accueil et de tri du sud de l’Italie, les fameux « hot spots ». Mais les migrants reviennent rapidement, certains en étant déjà à leur troisième ou quatrième voyage. Ils tentent alors de traverser la frontière en faisant appel aux passeurs ou en traversant la vallée de la Roya. Depuis leur première expérience d’accueil, Alain et Camille hébergent régulièrement des gens. Une hospitalité synonyme pour eux d’ouverture sur le monde :

« Nous avons du plaisir à faire ce que l’on fait, nous rions beaucoup, apprenons l’arabe. Et plus besoin d’allumer la télévision pour savoir ce qu’il se passe au Soudan », sourit Camille.

Autour d’eux, ils ont même fait des émules : « Certains de nos amis ont décidé d’ouvrir leur porte à leur tour. Aujourd’hui, un réseau informel s’est mis en place dans la Roya. » Un engagement humaniste qui se fait souvent en parallèle d’une réflexion plus globale sur les crises écologiques, humaines, économiques et financières actuelles : « Je pense que tout est lié et que la situation risque malheureusement de s’aggraver. Nous devons mettre en place dès aujourd’hui des attitudes et des rapports humains différents », souligne Alain.

accueillir un réfugié kaizen

© Sinawi Medine

À travers la France, des réseaux solidaires

Un pari de solidarité qu’ont fait d’autres citoyens à travers la France. À Rennes, Élisabeth et Bernard Philippe font partie du réseau national d’hospitalité temporaire pour les demandeurs d’asile Bienvenue!. Depuis trois ans, au sein de l’habitat groupé dans lequel le couple réside, un studio est mis à disposition un mois par trimestre, en échange d’une contribution de 5 euros par nuit payée par le couple à la copropriété. Bernard explique comment le système a évolué au fil du temps : « Au départ, Bienvenue! n’avait pas défini de période maximum d’accueil et il est arrivé que des personnes restent jusqu’à un an chez les hébergeurs, ne laissant pas la place pour d’autres. C’est pourquoi le réseau a limité l’accueil à deux à quatre semaines, renouvelables deux fois en changeant d’hôte. » Un médiateur aide à trouver un autre logement en vue de la sortie, tandis qu’un accompagnateur favorise l’intégration dans la vie locale. Chez Élisabeth et Bernard Philippe, les demandeurs d’asile sont accueillis à leur arrivée par l’ensemble des résidents de l’habitat partagé et sont invités ponctuellement à partager des repas et des activités : « On se croise, on discute, souvent ils nous aident dans l’entretien du jardin. Cet accueil a transformé notre regard sur les migrants », se réjouit Élisabeth.

À Nice, face à des autorités frileuses vis-à-vis des étrangers, les associations travaillent main dans la main : « Nous nous réunissons régulièrement et faisons marcher le réseau pour trouver des solutions d’hébergement dans les villes où les personnes souhaitent déposer leur demande d’asile », témoigne Hubert Jourdan, coordinateur de l’association Habitat et citoyenneté. Car le logement des demandeurs d’asile, en principe pris en charge par l’État, est souvent insuffisant dans les grandes villes. Bénévole depuis onze ans au Secours catholique, Gérard Vincent est souvent confronté à des migrants en grande détresse : « Les démarches pour obtenir l’asile sont longues, et les conditions de vie pendant cette période peuvent être très dures. Au-delà du soutien juridique et matériel, nous offrons un regard, une écoute, de l’amour. »

Également engagé de longue date, Hubert Jourdan reçoit dans les locaux d’Habitat et citoyenneté des demandeurs d’asile déboutés, en réexamen ou en procédure Dublin1. Dans l’intervalle, ils ne bénéficient d’aucun droit. Dans sa maison, à 30 kilomètres de Nice, le coordinateur accueille jusqu’à vingt personnes par jour, les migrants restant deux à trois jours en moyenne : « Ce sont des gens très simples, qui prennent ce qu’on leur donne. Ils ont souvent des parcours singuliers, et c’est passionnant de voir comment ils s’en sortent. Ils ont une énergie incroyable », témoigne-t-il.

Demain, davantage de migrants ?

Au-delà de la question humaine, les craintes d’un envahissement annoncé semblent excessives face à la réalité des chiffres. En 2015, le nombre de demandeurs d’asile en Europe – 1 255 600 selon Eurostat – ne représentait en effet que 0,23 % de la population des 28 États membres, la France pouvant sans doute mieux faire : sur les 80 075 demandes reçues à l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), 14 119 ont reçu un avis favorable. D’autant que, pour Gérard Vincent, la posture européenne, qui consiste à renforcer les contrôles aux frontières, ne peut pas perdurer : « Les gens vont continuer à venir, ils n’ont pas le choix et il faut les accueillir, car leurs problèmes sont souvent liés aux politiques que nous menons dans leurs pays, comme celle de vendre des armes à l’Arabie saoudite pour ensuite pleurer sur le sort des Syriens. Les distinctions entre migrants économiques et réfugiés sont également arbitraires : les causes politiques, climatiques et économiques sont aujourd’hui liées… » Est-ce ce constat qui a incité Emmanuelle Cosse à lancer l’appel à projets Hébergement citoyen en août 2016 ? La ministre du Logement et de l’Habitat durable souhaitait développer « l’expérimentation de dispositifs d’hébergement de réfugiés chez les particuliers », avec à la clef pour les associations retenues : jusqu’à 1 500 euros par personne hébergée et par an.

Retour chez les Créton, où c’est l’heure du dîner. Autour de la table, six migrants, dont Aboubacar, un jeune Guinéen :

« C’est la première fois que des personnes se soucient réellement de moi depuis que j’ai quitté mon pays, il y a quatre mois. Je me sens en famille ici », témoigne-t-il.

À ses côtés, Adam, un jeune Tchadien logé par le couple depuis neuf jours. Il partira le lendemain au petit matin en train pour déposer sa demande d’asile à Calais. Alain et Camille, qui ont senti chez lui une affinité avec leur mode de vie, espèrent qu’il reviendra : « Sur 200 hectares, nous exploitons seulement un hectare et demi de châtaignes. Pendant la saison de récolte, nous sommes disposés à accueillir un migrant pour qu’il travaille avec nous et gagne suffisamment d’argent pour acheter ensuite s’il le souhaite sa propre parcelle. » Pour l’instant, l’appel de la route est plus fort pour Adam et les autres, mais Alain est persuadé que certains reviendront s’installer un jour avec eux dans leur petit coin de paradis.

1Selon la procédure Dublin, les migrants dont les empreintes ont été relevées à leur arrivée dans un pays doivent patienter jusqu’à 18 mois avant de pouvoir déposer une nouvelle demande d’asile dans un autre pays.


À savoir avant d’héberger un migrant

accueillir un réfugié

© Sinawi Medine

  • Selon l’article L622-4 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, la loi autorise toute personne à héberger un étranger en situation irrégulière. Il est absolument interdit de chercher à obtenir une contrepartie « directe ou indirecte » de la part d’un migrant que l’on accueillerait chez soi.
  • Si la personne a déjà effectué une demande d’asile, elle est en droit de rester en France jusqu’à ce qu’elle obtienne une réponse. Elle dispose alors d’une allocation journalière d’un peu plus de 11 euros.
  • Passez de préférence par une association ou un collectif organisé.

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Pauline Bandelier

© Article publié dans Kaizen 29

 


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10 commentaires

  1. malchair

    le vrai problème n’est pas que la guerre , l’économie , le climat , mais bien la démographie galopante en Afrique : +500 millions dans 40 ans , d’ou le début de cette vague de migrants ; et si nous ne faisons rien pour contrôler et les aider à repartir chez eux dignement ( avec une formation pour un métier pratique et utilisable sur place par exemple) nous paieront l’addition.

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    • Alexandre Marchand

      Bonjour, je ne suis pas sûr qu’il faille contrôler comme vous le dîtes dans votre commentaire.
      Il me semble que l’Afrique a les ressources nécessaires pour passer vers une aire d’urbanisation qui aiderait à stabiliser sa démographie et à permettre un développement de son économie.
      Elle a beaucoup de cartes en main. De plus en plus d’études l’aideront à l’avenir à faire les bons choix et à tirer les bonnes solutions.
      Il faut simplement que les multinationales ne la voies pas comme une corne d’abondance de ressources mais plutôt qu’elles l’aide à bien se développer.
      Ou bien que le peuple Africain leur disent non, si c’est encore possible.

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  2. Alterophile

    On ne peut rien souhaiter de mieux à quelqu’un que d’être « un jour » altruiste seconde après seconde, a fortiori s’il agit ainsi pour « l’amour bien compris de Dieu bien compris »

    Mais l’altruisme n’est plus de l’altruisme quand il est insuffisamment réfléchi et injuste.

    Plus de QUATRE millions d’habitants actuels de la France de vieille ascendance française ou non, , mangeant ou non à leur faim (quand elle ne les tue pas carrément), sont vraiment , entre autres, mal logés. Et il faudrait ajouter à ce nombre la soi-disant « part française » des immigrés dont ont parle beaucoup depuis quelques mois.

    Les « Grands Coeurs Accueillants » ( dont on aimerait connaître le train de vie), se préoccupent-ils au minimum parallèlement, mais pas moins, de ces malheureux-là aussi ?

    C’est chez eux qu’il faut aider les immigrés en s’  « attaquant » à ceux qui s’enrichissent des causes de leurs drames de types divers et origines diverses, les grosses fortunes britannico-étatsunisiennes et quelques autres en Occident en particulier, sans oublier quelques potentats asiatiques, arabes parfois inclus.

    Hélas nos irresponsables politiciens, à quelques rares exceptions près, sont complices, achetés ou non, de ces criminels.

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  3. Attila

    100% des migrants sont “riches” (payer les passeurs) éduqués un minimum (parlent anglais) issus de 4/5 pays (corne Afrique, Syrie, Irak, Afghanistan) MUSULMANS, …. seulement 20% justifient du statut de réfugié POLITIQUE, les autres sont ECONOMIQUES, les vrais miséreux crèvent au “bled” faute de moyens…comme depuis toujours. La France,… l’Etat !… qui ignore, méprise et remet ses vieux handicapés, Alzheimer, et autres….au “privé”, qui les dépouille AINSI que leurs enfants, trouve 450 “lieux d’accueil” (!!!) en moins de 6 mois !! d’innombrables “assocs'” ventilent sans contrôle des subventions issues de l’impôt, déploient une énergie phénoménale pour ces envahisseurs illégaux, qui ajoutent aux déficits de toutes natures (soins divers et parfois lourds, donc aide médicale état, logements, scolarité, frais d’entretien divers….allocs temporaire d’attente et mensuelle de subsistance…RSA si régularisé……) au total pas loin du milliard, pour le moment ! Le même Etat, et ses “dirigeants” du moment, se demandent pourquoi les français se sentent déclassés, oubliés, remplacés, évacués des préoccupations des élus… par eux-mêmes !!…qui de ce fait, et de bien d’autres, préparent un “razzia” Lepeniste aux élections de 2017 !!(présidentielle et législative) Alors l’immigration, une chance pour la France ??….pour quelques bobos en mal de pub, quelques penseurs philosophes à la vue basse, incapables de se projeter à 10/20 ans, quelques utopistes probablement humanistes….surtout avec l’argent des autres ! et foultitude d’oublieux des problèmes récurrents des gens d’ici…8 millions de pauvres, 85 000 mal logés, 5 millions de chômeurs/RSA, des milliers qui “émigrent” (un comble !!)…alors l’immigration, une chance pour la France ?…mon cul !!!

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    • Stéphane

      Pourquoi toujours séparer,diviser,comparer?
      Donner de l’espoir à un être,voilà ce qui est important quelques soit sa nationalité ou sa condition.

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    • thomas

      c’est rigolo que tu critique “les bobos en manque de pub” étant donné que ton point de vue est celui de quelqu’un qui regarde le monde derrière son écran… Tu nous parle de plusieurs millions dépensés par ans voir presque le milliard! Tout ça pour aider des gens qui selon toi n’ont pas besoin d’aide…Mais, à titre de comparaison, l’évasion fiscale (des plus riches) en France fait perdre plus de 70 milliards d’euros à la France par ans… Et puis je suppose que tu n’ accueil personne chez toi donc en fait ce problème ne te concerne même pas. Je comprend les raisons qui te poussent à être en colère, mais crois moi tu te trompe de problème… Tu nous parle de populations musulmanes mais c’est normal, les pays ou il y’ a la guerre sont des pays ou l’islam est la religion la plus répandue…Si c’était des boudhistes bah y’ aurait des “migrants” bouddhistes…En plus si tu regarde bien l’histoire la majorité des conflits on été causés à l’origine par des occidentaux (intérêts pétro-économiques et autres). Tu parle de te projetter dans 10/12 ans mais fermé la porte ca ne résoud pas le problèmee de fond. Franchelent, remet tout en question, ce que je te dis, ce que tu pense, tout ce qu’on t dit, ce que tu lis, ce que tu écouté à la télévision. En prenant du recul sur cette situation tu comprendra que le problème c’est pas les migrants, y’ en à toujours eu et les plus grandes migrations de l’ histoires sont celles d’Europe, le problème c’est nous, notre société, notre rapport les uns aux autres, notre regard sur le monde ect… Et ce que font ces gens, aider les autres, cela peut sembler dérisoire, mais y’ a que ça qui peut faire avancer les choses en bien. Je te souhaite de passer une bonne journée

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  4. DAUPHIN

    Comme souvent, chaque commentaire donne l’occasion de réagir.
    C’est ce que je vais essayer de faire après avoir pris le temps de lire ces différentes interventions.
    Mon intention n’est pas d’heurter qui que ce soit mais elle vise à chercher à mieux partager avec tout ceux qui s’intéressent à l’idée du “BIEN COMMUN”. Premièrement, il me parait important de rappeler que cette planète “TERRE”est par définition l’espace commun à part entière pour tout ceux qui y vivent (ou survivent pour beaucoup malheureusement…..)
    Tout d’abord, je pense que chercher à comprendre la position ou le point de vue de chacun, en acceptant simplement que nous avons de part nos expériences de vie toutes différentes, de visions parfois opposées sur un sujet, ne doivent pas avoir pour finalité de nous déchirer.
    Personne n’en ressort grandit….
    L’histoire des peuples n’est constitué que de l’accumulation de la persévérance à maintenir “un équilibre instable” et à avoir la volonté de se remettre en cause
    pour maintenir l’espoir d’un avenir possible.
    ouvrir une porte à l’inconnu qui passe c’est permettre à l’autre parfois de maintenir possible cet espoir d’un avenir possible.
    Nous sommes responsable des conséquences prévisibles de nos actes, comme l’avais rappelé le penseur N.CHOMSKY.
    Merci de me permettre d’exprimer ma pensée.
    Stéphane du LOIR ET CHER

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