« La confiance en soi est l’une des pistes pour réduire les inégalités à l’école »

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C’est l’histoire d’Une idée folle. Celle d’un documentaire qui arpente les chemins de neuf écoles françaises publiques et privées. Coopération, créativité, solidarité, citoyenneté : le « bien-vivre ensemble » dans une classe, c’est possible ! Un voyage plein d’optimisme réalisé par la jeune et talentueuse Judith Grumbach. Rencontre.

Le film prône l’invention de l’école du XXIe siècle. Qu’est-ce que c’est ?

L’école du XXIe siècle est une école qui forme des citoyens épanouis, responsables, autonomes et entreprenants, qui auront envie de transformer positivement le monde qui les entoure. Ce sont des enfants à qui l’on apprend – en plus de leur transmettre les savoirs fondamentaux – à avoir de l’empathie, à coopérer et à qui l’on permet de travailler sur la confiance et l’estime de soi.

L’État nous dit, surtout depuis les attentats, qu’il faut absolument que l’école forme des citoyens mais, le problème, c’est que pour être un citoyen, il faut pouvoir se déplacer dans une classe, prendre des décisions, faire des choix, créer, se tromper, s’exprimer, pour se sentir l’égal de l’autre, en ayant soi-même d’abord compris que l’on a de la valeur. Cette citoyenneté-là, c’est finalement mettre en pratique ce que prône notre devise républicaine : liberté, égalité, fraternité.

N’est-ce pas ce qui est déjà censé se pratiquer dans les écoles républicaines ?

C’est encore trop théorique dans la majorité des écoles ! Or dans les établissements que j’ai filmés, la démocratie est vraiment en actions ; les enfants apprennent à prendre eux-mêmes des décisions sur leur vie à l’école, sur leur vie en communauté ou encore à régler les conflits. Dès le plus jeune âge, on leur dispense des cours de philosophie qui leur permettent de prendre la parole et de respecter celle de l’autre. Ils vivent la solidarité ; ils comprennent ce concept le jour où ils ont un problème et que quelqu’un vient les aider. C’est quelque chose qui se travaille au quotidien, dans la réalité des choses.

Dans le film, on observe que les prises de parole de l’enfant sont fondamentales ; l’enfant est très écouté…

Oui, parce qu’il y a un respect de l’enfant pour ce qu’il est. L’enseignant est dans une posture de confiance face à l’enfant ; on croit en lui, en ses capacités, ses bonnes idées, ses réflexions, donc on lui laisse la place. Ce que j’ai vu dans ces écoles, c’est que plus on laisse de la place à l’enfant, plus il fait des choses incroyables. Ces enfants ont très peu peur de l’adulte, ils sont souvent très à l’aise et ont une grande facilité à discuter et à exprimer leurs idées, même s’ils ne vous connaissent pas. Lors de la toute première projection du film, deux élèves de l’école des Bosquets dans le Val-d’Oise, ont répondu avec aisance devant un public de cent cinquante personnes !

Moi, à leur âge, jamais je n’aurais osé faire ça. Et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai eu envie de faire ce film. Je me suis dit : « Qu’est-ce que j’aurais gagné comme temps si j’avais appris ça à l’école ! » J’ai été dans une école qui était très réputée, dans un milieu social pas compliqué, mais cela n’a jamais dérangé mes professeurs que je n’ouvre pas la bouche en classe durant quatorze ans ! Quand je vois ces enfants qui n’ont aucune difficulté à s’exprimer, avec cette confiance en eux, qui croient en leurs capacités, j’imagine qu’une société où tous les adultes seraient comme ça serait différente.

Pensez-vous que ces enfants seront des citoyens plus engagés dans la société à l’âge   adulte ?

Je pense que oui car, lorsqu’ils voient des choses qui ne leur conviennent pas, ils ont des idées pour les changer. Je me souviens d’une élève de 9 ans qui est arrivée avec une boîte en carton et qui a dit : « Je trouve que cette année on n’a rien fait avec Les Restos du cœur, alors j’ai apporté ce carton pour le mettre devant l’école et poser nos jouets dont on ne se sert plus. Et comme une amie de ma grand-mère travaille dans l’association, je lui donnerai. » On voit donc que lorsqu’on ouvre une porte, des actions se créent.

Là où l’école a tendance à favoriser la compétition, ces écoles valorisent pleinement la coopération. Comment cela s’incarne-t-il ?

Cela s’incarne assez simplement dans l’école en faisant travailler des élèves ensemble sur des projets précis. Par exemple à l’école de Lorgues, dans le Var, les enfants ont eu envie d’avoir un poulailler qu’ils ont pensé et mis en place. À l’école de Trébédan, dans les Côtes-d’Armor, les enfants ont quant à eux beaucoup participé au nouveau design de l’école et exprimé ce qu’ils voulaient dans les classes, la bibliothèque, la cour de récréation, etc.

Lorsqu’on fait comprendre à un enfant de 5 ans qu’il a le pouvoir de faire évoluer les choses dans son environnement, sa classe et sa famille par exemple, on lui montre que les règles peuvent évoluer dans ces cadres-là. L’enfant comprend ainsi que lorsqu’il sera plus grand, il pourra faire évoluer les choses dans son environnement et, à terme, dans la société. On ne devient pas citoyen par magie à 18 ans parce que tout à coup on a le droit de vote. C’est une habitude à prendre dès le plus jeune âge.

Judith Grumbach © Tifenn Ripoll / Kaizen

Dans le film, on constate qu’il y a un travail important sur les émotions des enfants et la confiance en soi. Comment cela s’exprime-t-il ?

C’est immédiat ! On le voit dans l’interaction des enfants entre eux, la façon dont ils se comportent. Globalement, ils ont pas mal de liberté dans les classes, ils se déplacent facilement et ce n’est pas du tout le bazar. Tout se passe sans cris et on se rend bien compte qu’il y a un travail sur la gestion des émotions des enfants les uns par rapport aux autres, dans le groupe, etc.

Cela passe aussi par une autovalorisation et valorisation par le groupe avec beaucoup de bienveillance de la part du groupe et de l’enseignant. À travers des outils comme le cahier de réussite, qui est une occasion pour les enfants d’écrire ce qu’ils ont réussi à faire, à l’école et à la maison – une lecture, du vélo, une activité…

L’enseignant réfractaire pourrait dire qu’il n’est pas là pour faire le psy…

L’idée que l’enseignement et la transmission de savoirs puissent se faire sans affect est un mythe ! Et tous les enseignants du monde le savent. On ne peut pas apprendre à lire et écouter à un enfant qui pense qu’il est nul et qu’il n’y arrivera jamais. On sait que la psychologie de l’enfant a un impact. Celui-là vient avec toute son histoire, ce qu’il se passe chez lui, et certains enfants évoluent dans des conditions matérielles et sociales très difficiles qui ne favorisent pas l’apprentissage.

Il n’y a pas d’opposition entre l’instruction et l’éducation, le savoir et les compétences. La psychologie est un facteur évident parce qu’on ne peut pas avoir trente élèves dans une classe sans s’intéresser à ce qui se passe dans la tête de chacun.

Les enseignants sont-ils formés pour cela ?

Dans la majorité des écoles en France, les enseignants ne sont pas formés pour pratiquer cette pédagogie. Ce n’est pas systémique, ni spécialement valorisé. Mais le film montre qu’il y a des outils pratiques qui existent. Je pense qu’en France, les enseignants font comme ils peuvent avec ce qu’ils ont, et certains travaillent dans des conditions très difficiles sans être toujours aidés. Il y a parfois le sentiment que leur pratique professionnelle n’est pas forcément en accord avec ce qu’ils sont ou ce qu’ils ressentent comme étant la nécessité.

C’est fondamentalement une question de formation. Cette dernière se fonde d’abord sur les compétences disciplinaires, certes importantes, mais ne devrait-on pas commencer par la pédagogie et la capacité à transmettre son savoir ? De plus, on ne peut pas demander à des enseignants qui se sentent seuls et qui sont mal dans leurs baskets d’apprendre aux enfants à avoir confiance en eux. C’est impossible, c’est pourquoi il faut s’occuper aussi des enseignants et de leur bien-être.

L’institutrice Isabelle Peloux [auteur du livre L’École du Colibri, La Pédagogie de la coopération, Actes Sud] dit dans le film que le rôle de l’enseignant est différent dans ces écoles : il n’est pas le sachant qui impose, mais celui qui organise, observe, celui que l’on peut consulter…

Oui, les enseignants de ces écoles sont surtout différents par leur posture. Ils ont une posture de chercheurs, c’est-à-dire qu’ils se remettent en question tous les jours en se disant par exemple : « Je sais déjà beaucoup de choses, mais tout est à réapprendre, comment puis-je tous les jours faire évoluer ma pratique pédagogique ? »

De plus, ils pratiquent leur métier en accord avec leurs valeurs en respectant l’enfant dans tout ce qu’il est, car l’enfant n’est pas juste un élève, c’est un individu. Ils aident l’enfant à comprendre qui il est, à comprendre ses émotions pour pouvoir trouver sa place dans le groupe. Et là on peut parler de vivre-ensemble.

Ces pédagogies peuvent-elles réduire les inégalités scolaires et sociales ?

On ne peut pas demander à l’école de régler les inégalités à elle toute seule. Beaucoup de facteurs sont en jeu, notamment la politique de la ville, la mixité sociale… Mais le travail sur la confiance en soi est peut-être l’une des pistes pour réduire ces inégalités. Par exemple dans le collège de Bordeaux, ces méthodes ont permis de repêcher des élèves et de lutter contre le décrochage.

Le système de l’Éducation nationale en France est vertical, la prise d’initiatives n’est pas très valorisée et les enseignants n’ont pas forcément les moyens de changer les choses. Comment faire pour diffuser ces expériences ?

Au lieu d’attendre qu’une réforme providentielle ne tombe du ciel par une directive magique de l’Éducation nationale et ne plaise à tout le monde – ce qui est impossible ! –, je pense qu’il faut dire aux enseignants qu’il existe des choses qu’ils peuvent mettre en place à l’échelle locale. Des initiatives qui rendraient leur pratique beaucoup plus agréable pour eux-mêmes et beaucoup plus efficace pour les enfants.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas des décisions qui doivent être prises au niveau des ministères sur la mixité sociale ou sur les moyens donnés aux établissements. Ce film ne parle pas de tous les problèmes de l’école, il montre des solutions à certaines choses et souhaite donner une autre vision de l’éducation.

Pourquoi est-ce « une idée folle » ?

C’est ironique ! Parce qu’elle n’est pas folle du tout, c’est une petite blague et une posture d’humilité. Nous ne sommes pas là pour dire aux gens comment faire leur travail, mais pour poser des questions, montrer, valoriser des enseignants. Ce film est aussi une déclaration d’amour, une façon de dire “arrêtons” ! Revalorisons ce métier qui est magnifique et très important.

 

Propos recueillis par Sabah Rahmani.

© Kaizen, construire un autre monde, pas à pas

 

Une idée folle, 2016, réalisé par Judith Grumbach

Coproduit par Ashoka et Horizons Productions

Documentaire, 80 min, France

 


Pour en savoir plus

Organiser des projections citoyennes dans toute la France

Pour que les citoyens puissent s’emparer du film comme un outil de discussion et de questionnement collectif, Judith Grumbach a fait le choix d’une diffusion citoyenne. Avec l’aide de l’équipe du film, toute personne peut ainsi organiser une projection dans une classe, un cinéma, une institution, autour d’un événement, d’une rencontre, etc. La demande se fait par les réseaux sociaux. Lancement des projections citoyennes : le 7 mars à Paris au Forum des images.


Liens

Site : www.uneideefolle-lefilm.com

Facebook : https://www.facebook.com/uneideefollelefilm/?fref=ts

Twitter : @uneideefolle

 


Lire aussi : Isabelle Peloux : Passer de la note à l’évaluation

Lire aussi : Céline Alvarez : réorganiser l’école en fonction des mécanismes d’apprentissage

 

 

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Une réponse

  1. SAMUEL Raymond

    Il y aura toujours le problème financier qui obligera toujours à regrouper trente enfants et à les enfermer dans un lieu clos, avec un seul adulte.
    La bonne pratique serait de ne pas dépasser quatre enfants.
    Il est prouvé depuis longtemps que les apprentissages dits scolaires peuvent s’acquérir (avec moins d’heures) hors école.
    Ce pourrait être le regroupement informel de deux, trois, quatre enfants chez l’un des parents, ou, à défaut, dans une bibliothèque par exemple, avec la possibilité d’avoir recours à un enseignant à distance.
    Ce qui ferait tomber la plupart des problèmes qui naissent du fait de l’école, y compris le problème du financement de l’Education nationale qui ne pourra ,évidemment, plus être assuré un jour dans la formule actuelle.

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