Lyon aide les Roms en Roumanie

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Sans angélisme ni illusions, une collectivité française investit dans un village roumain pour tenter une autre approche de l’immigration.

Dans les rues poussiéreuses du quartier rom de Tinca, dans le Nord-Ouest de la Roumanie, les Français sont les bienvenus. Les Lyonnais, encore plus. « Ça, c’est grâce aux Français », lance une femme entourée d’enfants en montrant un compteur électrique. Tous les aménagements des quatre dernières années, les habitants du village les doivent au Grand Lyon, la communauté urbaine de Lyon. Entre Tinca et la collectivité française, c’est une histoire d’amitié, mais aussi de pragmatisme.

En 2010, Hubert Julien-Laferrière, vice-président du Grand Lyon délégué à la coopération décentralisée et à la solidarité internationale, fait un constat sans appel : la moitié des Roms présents dans l’agglomération de Lyon sont originaires de Tinca et de ses environs. Le village, situé à deux pas de la frontière hongroise, compte 8 000 habitants, dont 2 500 Roms, selon les chiffres de la mairie. Ils subsistent en faisant des allers-retours entre la Roumanie et la France. Ils viennent mendier ou travailler, rapportent les économies au pays, repartent quand les caisses sont vides. Et ainsi de suite.

En novembre 2011, le Grand Lyon engage un projet de développement à Tinca pour améliorer les conditions de vie de sa population rom. Objectif affiché : donner envie aux habitants de réduire leurs allers-retours et, à terme, leur permettre de trouver du travail en Roumanie. Autrement dit : faire en sorte que les Roms restent en Roumanie, comme le résument rapidement certains médias ou politiques. Certes ! Mais en leur apportant aussi un début de confort.

Faire autrement avec les Roms

Selon Olivier Brachet, vice-président du Grand Lyon chargé du logement, « cette collaboration est née de la volonté et de l’obligation d’aborder l’immigration rom autrement. Les solutions à apporter à ces personnes ont changé, car leur statut juridique a changé. » Aujourd’hui, 15 000 à 20 000 Roms vivent en France, dont 1 500 à 2 000 à Lyon. « En 1994, quand je dirigeais l’association Forum réfugiés, j’ai vu arriver à Lyon les premiers Roms de Roumanie. Mon travail était de les aider à obtenir le droit d’asile. Aujourd’hui, le droit d’asile ne s’applique plus, ils sont citoyens européens et circulent librement. On ne peut plus les aider de la même manière. Désormais, travailler avec les Roms, c’est soit leur faire accéder aux droits sociaux ici, soit essayer de les aider là-bas. » Un travail rendu difficile par le racisme dont sont victimes les Roms en Roumanie. Avant de se lancer avec Teodor Coste, le maire de Tinca, le Grand Lyon a essuyé le refus d’autres maires, peu enclins à faire bouger les choses. Cette collaboration est une première, et elle dispose d’un budget conséquent : 491 600 euros, dont 300 000 euros venant de la communauté urbaine de Lyon. Le reste est apporté par la Fondation Abbé Pierre, la ville de Tinca et le département de Bihor, en Roumanie. L’ONG ITD monde (anciennement Villes en transition) a été choisie pour gérer l’ensemble de l’opération.

De l’électricité et un centre multifonctionnel

Le projet s’est déroulé en deux temps. Entre avril et septembre 2012, 60 maisons ont été raccordées au réseau électrique, puis 50 de plus début 2014. Les 700 autres foyers continuent de s’éclairer à la bougie : les habitants sont trop pauvres pour payer la facture mensuelle – une vingtaine d’euros. La création du raccordement électrique coûte entre 400 et 500 euros par maison, l’équivalent d’un revenu mensuel moyen en Roumanie. Chez Roméo et Amalia, une ampoule nue éclaire désormais le salon. La télévision, dégotée dans une poubelle à Lyon, est allumée en continu. Leur quotidien s’est amélioré, mais pas leurs revenus. « Ici, je n’ai pas de quoi acheter à manger, il n’y a pas de travail pour nous. En France, les poubelles sont pleines de nourriture et de vêtements », raconte le jeune homme, en montrant la paire de baskets qu’il a glanée là-bas. Depuis 2005, le couple est parti et revenu plus de vingt fois. Chez leurs voisins aussi, le courant est arrivé grâce au projet de coopération, mais on se chauffe toujours au feu de bois.

En septembre 2012, la seconde phase du projet est lancée, par un jour de pluie, avec la pose de la première pierre de ce qui sera un centre multifonctionnel. Les élus lyonnais, l’ambassadeur de France en Roumanie, les journalistes locaux, les médias français, les habitants : tout le monde a les pieds dans la boue et la tête sous un parapluie. Tout le quartier est en effervescence.

Sur 300 m2, le centre multifonctionnel doit compter des sanitaires, des douches, des machines à laver, une crèche et un accueil pour les enfants après l’école. Dans le quartier rom, rares sont les maisons qui ont l’eau courante. Les travaux, exécutés sur place par ITD Monde, prennent presque deux ans. Il faut trouver des sous-traitants locaux fiables, obtenir des autorisations, recenser les besoins. Les habitants balancent entre impatience et circonspection.

« Ce sera bien pour laver les enfants et les vêtements, mais il n’y aura toujours pas de travail », soupire Vasile, 34 ans et six enfants à nourrir. Les rares fois où il est embauché comme journalier à Tinca, il gagne 20 lei (environ 5 euros). En France, la mendicité lui rapporte 15 à 20 euros par jour. Amalia, la compagne de Roméo, a hâte de laver les vêtements autrement qu’à la main, dans une bassine.

Un point chiffonne une poignée d’habitants : plutôt que le Grand Lyon dépense 300 000 euros dans le projet, certains voudraient que la même somme soit partagée entre les familles, pour acheter à manger et des vêtements, et installer des fenêtres aux maisons.

De meilleures conditions

Le bâtiment est finalement inauguré en octobre 2013. Retour des élus lyonnais et des médias à Tinca. De nouveau, l’effervescence et les espoirs. Une question revient, presque naïve : est-ce que ces aménagements suffiront à faire rester les Roms à Tinca ? « Nous savons que cela ne va pas arrêter l’immigration, car ce sont des citoyens européens libres de circuler, de vivre et de travailler où ils le veulent », répète Hubert Julien-Laferrière aux journalistes.

« Nous voulons juste que les Roms vivent dans de meilleures conditions et qu’ils trouvent éventuellement du travail ici. »

Une fois le bâtiment inauguré et l’agitation médiatique retombée, il faut encore attendre août 2014 et la construction d’une fosse septique pour que le centre soit finalement ouvert au public. « Le projet est enfin devenu concret pour les gens », constate Thomas Ott, responsable du développement des programmes en Roumanie pour ITD Monde. « Nous avons plus de discussions avec les habitants, les idées deviennent plus réalistes, on reçoit des propositions d’habitant qui veulent s’impliquer. »

Pour ce qui est de se laver, les habitants de Tinca ont vite compris le principe, même si c’était la première fois pour certains. Les sept douches, douze toilettes et quatre machines à laver ont tourné à plein régime les premières semaines, avant de descendre à un rythme normal. Deux personnes de la communauté rom ont été embauchées : Domnica pour la logistique et son mari Marinel pour la médiation sociale.

Les bases d’un avenir professionnel

Pour la rentrée de septembre, un soutien scolaire a été mis en place dans le centre pour une quinzaine de jeunes. Jusqu’à 14 h, ils vont en cours dans l’unique établissement de Tinca, puis ils rejoignent le centre multifonctionnel où ils reçoivent une collation, ce qui est déjà une bonne raison de venir. Chaque après-midi, du lundi au vendredi, Monica Anton, professeur de français à l’école – qui fait aussi collège et lycée – de Tinca, les aide pour les devoirs. « Ces enfants fréquentent plus ou moins l’école classique, le taux d’absentéisme est assez élevé. Leurs parents ne savent ni lire ni écrire pour la plupart. »

Le centre accueillera par la suite des formations professionnelles pour aider les Roms à trouver des emplois. Seuls une dizaine sont embauchés pour l’instant. « On n’est pas dupes, les gens vont continuer de partir. Les habitants attendent du travail, ils nous le disent depuis 2011 », reconnaît Thomas Ott. Certains rêvent d’une fabrique de produits artisanaux implantée avec le soutien du Grand Lyon, dont il sera peut-être question en 2016. En attendant, ils préparent leur prochain voyage en France.

 

Par Marianne Rigaux

 

Extrait de la rubrique “Ensemble on va plus loin” de Kaizen 18.

 


Lire aussi : ‪#‎PorteOuverte‬, un outil de solidarité

 

4 commentaires

  1. corinne casez

    Bonjour,
    Je trouve très bien l’idée d’aider les Roms à mieux vivre en Rouamanie.
    Mais en Roumanie comme dans beaucoup de pays, il y a beaucoup de gens pauvres, et pas que des Roms!
    On bloque les réfugiés aux frontières de l’Europe, on renvoie les Roms “chez eux”… En se donnant bonne conscience… Les Roms sont un peuple nomade, ce n’est pas eux qui ont inventé les frontières. Nous ne sommes plus un pays accueillant… Cela me rend triste. Je voudrais que ça change. Pourquoi ne pas mettre autant d’argent et d’énergie à intégrer ceux qui le souhaitent chez nous? Bien cordialement, par ailleurs j’aime beaucoup lire Kaizen.

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  2. BETIER

    BRAVO le Grand Lyon, pour moi c’est la seule solution, aider les pays en voie de développement ou en grande pauvreté, à créer ce dont ils ont le plus besoin chez eux et avec eux, quitte à cibler une ville, une communauté, un projet etc. Si chaque ville de France et d’Europe créait un budget même petit pour ce genre de solidarité seule capable de rendre la vie possible partout dans le monde sans contre-partie bien sûr !!!! Ce serait un premier pas de géant vers un monde en marche même s’il y en a beaucoup d’autres à faire… A Tinca le Grand Lyon a commencé à donner du confort à ces populations et bientôt peut être une fabrique de produits artisanaux…plutôt que de lutter contre eux, de les rejeter hors de nos pays, de les voir mourir en mer ou parquer comme des bêtes dans des taudis.

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