Économie circulaire et Économie sociale et solidaire

Monnaies locales complémentaires : quels outils pour favoriser leur développement ?

Monnaies locales complémentaires

Leviers de la transition écologique, les monnaies locales complémentaires se sont développées en France dès 2010. Qu’en est-il aujourd’hui ? Poursuivant divers objectifs (dynamiser le commerce local, créer du lien social…), leurs destins sont tout aussi variés. Tour d’horizon des trajectoires de quelques monnaies complémentaires françaises.

 

L’abeille, l’eusko, la doume ou encore la gonette… Depuis 2010, avec la création de la première monnaie locale à Villeneuve sur Lot (lire Kaizen 2 mai juin 2012), la France a vu se développer nombre de ces monnaies locales complémentaires (MLC) sur son territoire. Le principe ? Échanger ses euros contre une monnaie locale, utilisable seulement sur un territoire défini. Un euro est égal à une unité de monnaie locale. Une MLC a pour objectif de développer des circuits courts, dynamiser l’économie locale et soutenir une économie solidaire et respectueuse de l’environnement. Pour adhérer au réseau des monnaies locales complémentaires citoyennes (MLCC), chaque nouvelle monnaie doit signer le manifeste et la charte du réseau. Elles prônent des valeurs telles que la solidarité, la démocratie ou encore la confiance. Ce réseau s’est construit avec l’intention de relocaliser les échanges en permettant aux citoyens de se réapproprier la monnaie. En 2018, on compte environ une cinquantaine de monnaies locales. Les monnaies locales complémentaires sont un élément important de la transition écologique. Inscrites dans une démarche de respect des humains et de l’environnement, elles court-circuitent le système monétaire classique. Depuis 2014, elles sont reconnues et légitimées par la loi Hamon sur l’économie sociale et solidaire.

Un succès ? Oui, mais pas partout.

 

 

Des monnaies locales face aux difficultés de développement

 

« Je pense qu’on pourrait avoir beaucoup plus d’utilisateurs de la doume. Mais il faudrait plein de bénévoles pour aller sur place, parler aux gens », explique Danielle Nadal, de l’association qui gère la monnaie locale du Puy-de-Dôme, la doume. Ce constat, plusieurs monnaies locales l’ont fait. Créer et développer une monnaie locale demande beaucoup de temps, de moyens humains et financiers, que toutes les associations n’ont pas. Il faut en effet constituer un noyau de fondateurs, trouver des lieux où utiliser la monnaie, rédiger sa charte d’utilisation, définir son cadre légal et son fonctionnement, mettre en place un plan de communication pour la promouvoir, etc.

Depuis l’adoption de la loi NOTRe en 2015 1, le galléco, monnaie locale rennaise, éprouve des difficultés. « Le département était quasiment notre financeur unique. Depuis qu’il n’a plus de compétences sur le développement économique, nous connaissons de grosses difficultés financières », déplore Manon Lemeux, coprésidente de l’association Galléco.

Le stück, monnaie locale strasbourgeoise, dresse le même constat. Après trois ans d’existence, elle a été ébranlée par la suppression des contrats aidés à l’été 2017. Deux salariés sont partis, sans qu’ils puissent être remplacés. Côté subventions, elles se terminent. Strasbourg a financé le stück à hauteur de 25 000 euros en 2015, 24 000 l’année suivante, puis 20 000 en 2017 : un soutien dégressif étalé sur trois ans. Le stück a aussi reçu deux fois 5 000 euros de l’Eurométropole. Jeanne Barseghian, une conseillère déléguée, dit avoir plaidé pour porter la subvention à 10 000 euros, mais n’a pas été suivie.

Pour Danielle Nadal, qui gère la monnaie locale du Puy-de-Dôme, si certaines monnaies locales ont du mal à se développer, c’est aussi un problème de gouvernance : « Si la gestion n’est pas complètement horizontale et participative, les gens se lassent assez vite. […] À mon avis, il faut qu’ils aient vraiment l’impression que c’est leur monnaie. » Utiliser une monnaie locale n’est pas anodin et demande un effort du côté des consommateurs comme des professionnels. Les consommateurs doivent régulièrement aller dans un bureau de change pour en acquérir, réfléchir au montant à convertir ; ils doivent aussi consulter la liste des prestataires et se rendre dans leurs magasins. Les professionnels doivent eux aussi gérer leur quantité de monnaie locale. S’ils en ont trop, ils peuvent être amenés à la reconvertir en euro. Or pour certaines monnaies, cette reconversion est payante.

Il est aussi difficile de dépasser un certain nombre d’utilisateurs qui sont, pour la plupart, des consommateurs engagés. Marie Fare est économiste. Elle a suivi de près le développement des monnaies locales en France : « Souvent, les monnaies locales complémentaires se déploient autour d’un réseau de membres partageant des valeurs communes, elles-mêmes inscrites dans des chartes. Ces valeurs ne concernent pas forcément de manière directe l’ensemble de la population. »

Pour Dante Edme-Sanjurjo, le fondateur de l’eusko, la monnaie locale complémentaire du Pays basque, le choix du territoire et la notion de complémentarité entre ville et campagne sont essentielles. « Sur quel territoire va-t-on la créer ? Est-ce que ce territoire est identifié ? Je pense que pas mal de projets sont lancés dans des villes sans la ceinture rurale. Pour faire circuler la monnaie, c’est plus difficile parce que, par exemple, les restaurants n’ont pas de producteurs paysans autour. Ce territoire mixte entre la ville et la campagne est important pour développer les circuits courts et rester résilients. »

 

L’eusko, recette d’un succès

 

Forte de 3 000 adhérents particuliers et de 730 adhérents professionnels, l’eusko, monnaie locale du Pays basque, est la monnaie complémentaire de France la plus développée. Lancée en 2013, elle compte aujourd’hui 875 000 euskos en circulation. Selon son fondateur, Dante Edme-Sanjurjo, la démarche de l’association qui émet la monnaie, Euskal moneta, essaye d’être la plus globale possible : « On va être à la fois très proches de l’agriculture paysanne et de petits commerces dans des villages de l’intérieur du Pays basque, pour défendre le commerce de proximité. Mais on s’intéresse aussi aux touristes. Il faut leur dire : “Quand vous venez dans le Pays basque, utilisez l’eusko. Si vous venez ici, c’est que vous aimez ce pays. Le meilleur cadeau que vous puissiez lui faire, c’est d’utiliser l’eusko, afin de soutenir l’économie locale.” On peut diffuser ce discours-là, tout en démarchant des PME pour fournir nos commerçants, et en promouvant l’eusko dans les collèges et lycées. Nous devons être sur tous les fronts. »

L’association a aussi mis en place un système de défis. Elle part du principe que tous les professionnels peuvent utiliser l’eusko s’ils modifient leurs pratiques, ce qui exclut la grande distribution et l’agriculture industrielle. « Par exemple, on demande à chaque entreprise d’utiliser au moins trois produits locaux ou de faire travailler trois membres du réseau eusko, pour pouvoir participer à la dynamique, ou de mettre en place un tri des déchets, comme les ménages », illustre Dante Edme-Sanjurjo.

 

Le passage au numérique pour une meilleure circulation de la monnaie

 

L’année dernière, l’eusko a décidé de proposer une version numérique de sa monnaie. La Normandie a suivi la même voie en lançant début 2018 le rollon, une monnaie 100 % numérique. Un nouveau moyen de paiement qui se répand, et pour cause : l’argent dématérialisé circule plus facilement et est un facteur de fidélisation. À Bayonne, les utilisateurs de l’eusko qui le désirent peuvent utiliser une carte de paiement dans les magasins disposant d’un terminal adapté. Ils doivent aussi ouvrir un compte Eusko qu’ils rempliront chaque mois. Le but étant, selon Xavier Christy, l’un des huit salariés en charge de la gestion de l’eusko, « de contribuer à inscrire beaucoup plus fortement la monnaie dans les usages quotidiens ».

 

Les pouvoirs publics peuvent créer un effet de levier

 

Après plusieurs mois de bras de fer entre la ville de Bayonne et la préfecture des Pyrénées-Atlantiques, un accord, annoncé le 7 juin 2018, a été trouvé. La municipalité pourra régler certaines dépenses en eusko. Cela ne se fera pas directement, mais par le biais d’Euskal moneta, l’association qui gère l’eusko. Bayonne paiera en euro l’association, qui créditera ensuite d’un montant équivalent le compte Eusko de l’entreprise, de l’association ou de l’élu qui souhaite être rémunéré en eusko par la municipalité. « Si c’est payé en eusko, cela veut dire que tout l’argent public issu de nos impôts locaux est redistribué sur le territoire, on a donc la garantie que c’est en grande majorité redistribué localement », ambitionnait Dante Edme-Sanjurjo, contacté avant que l’accord ne soit trouvé.

À Clermont-Ferrand, en avril 2017, Grégory Bernard, un adjoint au maire, a demandé à être payé en doume, la monnaie du Puy-de-Dôme et de l’Auvergne. Une bonne nouvelle pour l’une des gérantes de la monnaie, Danielle Nadal : « Ça nous a fait une publicité extraordinaire », rit-elle. Pour l’instant, rien de concret : la municipalité attend de voir les effets de l’accord mis en place à Bayonne avant de l’imiter.

 

Un projet de monnaie nationale complémentaire

 

Des idées germent au sein des associations qui gèrent les monnaies locales. Il y aurait notamment eu des discussions autour d’une future monnaie nationale complémentaire, qui soutiendrait l’ensemble des monnaies locales. « On trouve que l’idée est très porteuse et intéresse de plus en plus », affirme Danielle Nadal, l’une des gérantes de la doume, dans le Puy-de-Dôme.

« Moi, je considère que c’est un peu un contresens, tempère Dante Edme-Sanjurjo, le président d’Euskal moneta. Dans ce cas-là, on ne relocalise pas l’économie mais on la renationalise. Je pense que les deux niveaux pertinents sont le territoire de proximité et l’Europe. Une monnaie nationale ? On refait le franc alors, un franc écologique. »

 

La loi NOTRe (Nouvelle Organisation Territoriale de la République), promulguée le 7 août 2015, confie de nouvelles compétences aux régions, notamment en matière de développement économique, qui appartenaient auparavant aux départements.

 

Par Elise PONTOIZEAU

 

 

 

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