Nature

Paul Hawken : « Les humains sont motivés par les possibilités, pas par les problèmes »



Pour l’écologiste américain, spécialiste du climat, Paul Hawken, freiner le changement climatique en réduisant les émissions de gaz à effet de serre ne suffira pas. Dans son livre Drawdown, il dresse une liste de solutions pour « inverser le cours du réchauffement planétaire ».

 

Avec une équipe internationale de soixante-dix chercheurs, vous avez répertorié cent solutions pour « inverser le cours du réchauffement planétaire ». Comment avez-vous évalué leur efficacité ?

L’effet de ces mesures a été évalué au regard des émissions, notamment de CO2, évitées en les appliquant. On peut calculer ce qui se passe si on arrête de rejeter du CO2 ou si on capte le CO2 de l’atmosphère – via les plantes et le sol. Nous avons utilisé les études scientifiques déjà réalisées pour mesurer ce qui se passerait dans ces deux cas. Nous n’avons choisi que des solutions déjà mises en œuvre et examiné ce qui se passerait si ces solutions continuaient à prendre de l’ampleur, pendant encore trente ans. Bref, nous avons rédigé ces solutions en nous appuyant sur la réalité.

Une fois l’effet de ces solutions évalué, nous les avons classées de la plus efficace à celle ayant de moindres conséquences. Par exemple, certains gaz ont un effet de serre plus puissant que le CO2 à quantités égales, donc réduire leurs émissions peut avoir des conséquences plus grandes qu’une solution qui se concentrerait sur la réduction de CO2.

Comment êtes-vous arrivés à cent solutions ?

Nous avons utilisé des études scientifiques, des rapports de l’IEA (International Energy Agency), des Nations unies, de la Banque mondiale, du GIEC (Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat)… Nous avions environ cinq mille sources d’information. Nous avons choisi parmi ces études les trois cents solutions qui avaient les plus grandes conséquences. Nous avons fait quelques calculs pour préciser leurs effets. Progressivement, nous avons réduit la liste. Finalement, sur les cent solutions gardées, quatre-vingts ont une efficacité prouvée, les vingt restantes sont scientifiquement validées et fonctionnent, mais sont encore récentes.

Pourquoi personne n’avait encore fait la liste des solutions ? Cela fait pourtant des années que nous entendons parler du changement climatique…

Depuis cinquante ans, la planète a changé. Chacun a tenté des solutions individuelles, locales. Mais personne n’a porté une vision globale.

Drawdown est plus politique que scientifique. Tout ce qui est présenté dans le livre était déjà public. Simplement, personne n’avait encore rassemblé ces données pour les regarder ensemble. Nous n’avons pas voulu apporter de nouvelles connaissances, nous avons voulu dire : « Regardez ce que nous savons déjà, ce que nous sommes en train de faire. »

Drawdown – que l’on pourrait traduire en français par « retrait » – parle d’une inversion, et pas seulement d’une réduction des émissions ?

Je voulais que le titre du projet et du livre désigne l’objectif à atteindre. Les mots souvent utilisés pour parler des émissions sont « stabilisation », « atténuation », « réduction ». Scientifiquement parlant, nous allons droit au désastre si nous continuons à augmenter nos émissions. Seulement, même si nous arrêtons toute émission d’ici 2050, nous irons toujours au désastre, car les émissions déjà produites seront toujours présentes sur la planète. Drawdown désigne non seulement l’arrêt des émissions, mais aussi la captation des substances déjà émises. C’est le seul objectif qui ait du sens. Si vous allez dans la mauvaise direction, même en ralentissant, vous irez toujours dans la mauvaise direction ! Nous devons nous arrêter et changer de voie. Drawdown désigne la première année où la quantité de gaz à effet de serre dans l’atmosphère diminue. Et à la question « pouvons-nous l’atteindre avant 2050 ? », la réponse est « oui » !

Toutes les solutions que vous présentez existent et fonctionnent. Lesquelles sont réalisables à l’échelle des individus ?

N’importe qui – ministre, fermier, PDG, enfant, maire… – peut agir. Sur notre site, nous indiquons des ressources et comment chacun peut accélérer, influencer telle ou telle solution. Les gens pensent qu’ils ne peuvent faire que des petites choses en tant qu’individus. Mais le monde, c’est une somme d’individus…

Quel lien faites-vous entre climat et biodiversité ?

Dans notre livre, la plus grosse partie concerne la nourriture. La nourriture est liée à l’agriculture, c’est pourquoi de nombreuses solutions – environ trente – concernent l’agriculture, qui est elle-même en lien avec l’utilisation des terres et la biodiversité.

Le changement climatique ne concerne pas que le climat. N’importe quel fermier n’importe où dans le monde vous dira que la santé de ses terres dépend de la biodiversité.

Notre système agricole actuel tue : il tue le sol, les plantes, les animaux, même ceux qu’il n’avait pas l’intention de tuer. L’agriculture régénérative consiste à protéger la vie, toute la vie. Dans ce système, vous avez davantage d’eau et de productivité, des plantes en meilleure santé, moins de coûts, plus de profits : c’est un système complètement gagnant. Quand des exploitations agricoles adoptent ce système, elles n’en reviennent jamais : il est meilleur économiquement, en matière de santé et d’indépendance. Les agriculteurs ne dépendent plus de Monsanto, ils n’utilisent plus de produits phytosanitaires, ils dépensent moins, ils ont besoin de moins d’équipements. Avec eux, l’humanité n’invente pas seulement une autre voie, mais une meilleure voie. La majorité du carbone, en dehors des océans, se trouve dans le sol. Nous pouvons réduire nos émissions de carbone en changeant notre agriculture.

Vous parlez de changer de régime alimentaire, qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

Changer de régime alimentaire, tout le monde peut le faire. Cela signifie réduire les quantités de protéines animales et manger plus de protéines végétales. C’est plus sain, c’est prouvé médicalement. Et si ceux qui mangent trop de protéines animales en mangent moins, cela en fait plus pour ceux qui n’ont pas assez ! Cela rétablit la balance alimentaire dans le monde.

À quoi d’autre peut-on s’attaquer en tant que citoyen ?

Au gaspillage alimentaire, qui est immense. Aux États-Unis, par exemple, 40 % de la nourriture est jetée 1 ! À l’échelle planétaire, c’est à peu près le même pourcentage. Dans les pays riches, on achète en quantité. Il suffirait d’acheter un peu moins, d’avoir des plus petits réfrigérateurs, de manger plus souvent frais…

Vous dites que chacun peut faire sa part. Comment le changement des citoyens peut influencer les politiques et hommes et femmes d’affaires ?

C’est avant tout une histoire de coopération. On commence au niveau local et on augmente l’échelle. Drawdown traite des possibilités. Plutôt que de donner des leçons ou de persuader les gens, nous leur apportons les fondements pour comprendre la situation, et l’inspiration pour qu’ils changent leur vision par eux-mêmes. Nous, chercheurs, nous dessinons un modèle et le mettons en ligne. Chaque pays peut adapter ce modèle à son cas. Le modèle ne nous appartient pas, nous ne faisons que le partager.

L’énergie nucléaire a été bien acceptée par tous. Est-ce une preuve que notre civilisation a été trop loin dans l’acceptation ou le déni du changement climatique ?

En tant que scientifiques, nous devons être objectifs : l’énergie nucléaire requiert moins de carbone que le charbon ou le gaz. Elle fournit 11 % de l’électricité mondiale, mais c’est une « solution régressive » – seules deux des cent solutions le sont. Si nous l’appliquons, il y aura des problèmes.

Personnellement, je trouve que le nucléaire est une manière particulièrement stupide de faire bouillir de l’eau. Mais ce que je pense n’a pas d’importance. Le but de Drawdown est de rester objectif et de présenter l’information pour que les gens prennent leurs propres décisions. L’accent a longtemps été mis sur les problèmes. On a dit : « On a ce gros problème, et si nous ne faisons pas ceci, nous en aurons un encore plus gros, donc nous devons faire ceci tout de suite. » Nous, nous disons : « Oui, on a compris le problème. Voici des solutions. » Les humains sont motivés par les possibilités, pas par les problèmes, à moins qu’il y ait une menace immédiate. Or le changement climatique est une menace, mais elle n’est pas immédiate. C’est pourquoi nous avons préféré mettre l’accent sur les solutions. Si le livre est un succès, c’est grâce à cela. Les gens veulent agir, faire le bien pour eux, pour leur pays, pour leur famille. Insister sur la peur n’est pas très productif.

Vous semblez assez optimiste pour renverser le changement climatique d’ici 2050…

Je le suis. Et je suis aussi réaliste ! Les conséquences du changement climatique vont être très dures dans les années à venir. La science est formelle. Les médias se concentrent sur ce qui ne va pas : les désastres, la corruption, les scandales… C’est ce que les gens voient et entendent tout le temps. Mais derrière ce voile, il y a l’action. Nous sommes déjà nombreux à travailler contre le changement climatique. Et nous devons tous nous y mettre, car c’est pour aller vers un monde meilleur, plus propre, plus sûr. Communiquer sur les solutions est un premier pas vers cela. L’être humain est créatif et innovant.

Entretien réalisé par Maëlys Vésir, Sarah Touzeau

Étude du NRDC, Natural Resources Defense Council (Conseil américain de défense des ressources naturelles).

 

Pour aller plus loin :

Paul Hawken, Drawdown. Comment inverser le cours du réchauffement planétaire, Actes Sud, 2018.

www.drawdown.org

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