Transition écologique et démocratique : comment devenir une ville pilote ?

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Située au cœur d’un ancien bassin minier du Pas-de-Calais, Loos-en-Gohelle est une petite ville de 6700 habitants. Maire depuis 2001, Jean-François Caron (Europe écologie- Les Verts) propose aux habitants une démocratie participative pour un nouveau modèle de société. De son côté, le sociologue Jean Viard, ancien élu marseillais, observe les évolutions actuelles de la société et pense la ville et les campagnes de demain. Entretien croisé entre deux penseurs-acteurs d’une politique locale au plus près des citoyens.

À Loos-en-Gohelle, Jean-François Caron a décidé d’associer les habitants à la transition écologique de la commune. © Mairie de Loos-en-Gohelle

Loos-en-Gohelle est reconnue par l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) « ville pilote du développement durable ». Comment êtes-vous parvenu à ce résultat ?

Jean-François Caron. Nous nous appuyons sur quatre piliers : l’implication des habitants, la transversalité des actions, le rêve partagé et la culture de l’innovation. Ce dernier point est essentiel, car la société doit se donner le droit à l’erreur et accepter les risques liés au changement de modèle. Concrètement, nous récupérons l’eau de pluie pour l’arrosage et le nettoyage, nous avons adopté la règle du zéro phyto [pas de produits phytosanitaires pour entretenir les espaces verts] cinq ans avant l’obligation légale [qui entre en vigueur le 1er janvier 2020] et n’utilisons aucun produit chimique pour le nettoyage.

L’efficacité énergétique des bâtiments municipaux est aussi une priorité. Progressivement, nous changeons les chaudières pour les remplacer par des chaufferies bois et du solaire thermique. Les économies générées sont partagées (à 50 %) par contrat avec notre gestionnaire, qui est incité à installer des équipements économes et à énergie renouvelable. Nous sommes engagés dans la démarche Tepos (Territoire à énergie positive) qui ambitionne d’utiliser 100 % d’énergies renouvelables d’ici à 2050.

Comment concilier le dynamisme démographique, la maîtrise de l’étalement urbain et la préservation des terres agricoles en France ?

Jean-François Caron

J.-F. C. À Loos-en-Gohelle, nous avons fait le choix de protéger les terrains non bâtis en les rendant non constructibles et, d’un autre côté, de rendre constructibles les « dents creuses », ces espaces désaffectés insérés entre les logements, par exemple d’anciens bâtiments industriels. En parallèle, nous avons mis 12 hectares de terres à la dis- position des agriculteurs qui désirent les cultiver, à condition qu’ils le fassent en bio. Et ça fonctionne ! Sur les 15 agriculteurs de la commune, 5 cultivent en biologique (80 ha, soit 10 % de la surface agricole utile). Il existe un vrai besoin, car plusieurs communes voisines sont en demande de produits biologiques pour les cantines.

Jean Viard. On a su protéger la beauté des paysages avec la loi littoral [1986] ou la notion de parcs naturels. Aujourd’hui, il faut protéger les terres agricoles. Cela signifie densifier le périurbain, faire la ville dans la ville. Des communes proposent par exemple des terrains de 300 m2 au lieu de 1 000 m2 dans leurs lotissements. Ce que veulent les gens, c’est l’intimité plus que l’espace.La société avance avec le désir et la satisfaction, plus que par l’interdiction ! Empêcher l’étalement urbain sur les terres fertiles exige aussi d’augmenter le montant des retraites agricoles : c’est la seule façon pour un agriculteur de garder un niveau de vie correct sans avoir besoin de vendre ses terres. Surtout s’il a la satisfaction de voir qu’en échange un jeune couple s’installe et que la terre continue d’être fertile. Comme nous tous, les agriculteurs retraités ont la fierté de transmettre.

Comment avez-vous favorisé l’économie sociale et solidaire à Loos-en-Gohelle ?

J.-F. C. Nous essayons de montrer qu’un autre modèle de développement est possible. Nous avons mis en place divers réseaux pour organiser des formes économiques collaboratives : un forum sur internet qui met en réseau les associations, les acteurs publics et privés ; le cluster [réseau] Création Développement des éco-entreprises ; le cluster Ekwation qui regroupe des entreprises, institutions, centres de recherche et de formation pour améliorer les performances énergétiques dans la filière du bâtiment…

Chaque action induit de nouveaux gisements d’activité. Entre 1999 et 2009, 350 emplois ont été créés dans l’économie sociale et solidaire, et une dizaine de commerces ont réouvert en centre-ville. Nous avons soutenu la création en septembre 2016 de la micro-ferme Cocagne (qui emploie cinq personnes) ; en plus de produire des fruits et des légumes biologiques, il est prévu que les salariés aillent à la rencontre des écoliers et des habitants. Ils pourront aussi conditionner et transporter des produits de la ferme et même ceux des agriculteurs locaux pour approvisionner les cantines. Jusqu’ici, c’était compliqué pour les producteurs d’apporter dix salades au collège ; la micro-ferme s’en chargera, à l’échelle de l’agglomération de Lens. Les nouveaux modèles économiques se construisent sur les principes de coopération et de construction commune des solutions.

Jean-François Caron, à Loos-en-Gohelle, vous êtes le pilier du projet de transition. Pour mener à bien de telles ambitions, faut-il se reposer sur un homme ou une femme « fort(e) » ou faut-il viser la co-construction à travers une démocratie participative ?

J.-F. C. J’anime le collectif sans être autoritaire, comme un entraîneur sportif qui serait aussi joueur. Je crée les conditions pour que chacun se responsabilise, élus comme agents municipaux. Quant à la démocratie participative, elle consiste pour nous à laisser les habitants exprimer leurs besoins, exposer leurs arguments, se laisser convaincre ou non… Mais cela ne suffit pas. Ils participent aussi à l’élaboration des réponses et, parfois, à leur réalisation concrète, comme pour nos quarante actions « Fifty-fifty » pour lesquelles la municipalité finance le matériel et les habitants se retroussent les manches. Par exemple, les jeunes ont oeuvré à leur skate-park, et une association se charge de nettoyer tous les ans avec les habitants le terril (montagne de déchets de charbon, vestige du bassin minier aujourd’hui reconverti en lieu de promenade). Ce droit à l’initiative des habitants démultiplie la capacité d’action de la mairie sans alourdir le budget.

J.V. Monsieur Caron a raison d’écouter les gens, même si ensuite c’est au maire de trancher. Mais, quand la participation des habitants aux choix collectifs est valorisée, ce sont toujours les mêmes qui viennent : ceux qui ont des facilités de discours ou des connaissances. Il faudrait donc tirer au sort les participants pour garantir une véritable égalité d’accès au débat et à la décision. Par ailleurs, il faudrait confronter les citoyens à des chercheurs, des savants ou des artistes pour créer l’innovation et éviter de rester entre soi.

Quelle est la bonne échelle territoriale pour mettre en place la transition écologique et démocratique ?

Jean Viard © Virginie Jullion

J.V. L’échelle démocratique en France est très inégalitaire : dans les petites communes, on compte un élu par famille, contre un pour dix mille habitants dans les grandes villes. Je suis pour la fusion des communes ! Les maires ruraux doivent accepter de perdre une partie de leurs pouvoirs. Les grandes communautés de communes sont un facteur de richesse : elles permettent de tisser des liens avec l’Europe, des entreprises étrangères…

Il faut prendre en compte ce formidable attrait de la métropole. Les régions devraient allouer 20 % des budgets culturels et sportifs pour financer les déplacements vers les métropoles des jeunes issus des milieux ruraux et péri-urbains. En effet, la métropole est un espace d’apprentissage des principes de l’économie collaborative (la voiture partagée, le SEL système d’échanges locaux…). Nous vivons une période contrastée où le lien se retisse au niveau local, mais dans un contexte global de mondialisation. Il faut savoir être micro et macro en même temps !

J.-F. C. Changer d’échelle permet de s’atteler à des sujets plus vastes comme la gestion de l’eau. Pendant des années, nos relations ont été compliquées avec les villages voisins, mais, aujourd’hui, ces derniers sont en demande d’information sur notre façon d’aborder les problématiques. D’ailleurs, l’agglo [communauté d’agglomération de Lens- Liévin, 250 000 habitants] reprend le concept de « résilience territoriale » lié à la transition énergétique qu’a mis en œuvre notre ville, et le président du pôle métropolitain de l’Artois [600 000 habitants], auquel appartient Loos-en-Gohelle, m’a confié le bloc « troisième révolution industrielle et transition énergétique ». L’intercommunalité n’est donc pas un frein. Dans cette mutation vers un monde plus coopératif, vers un nouveau modèle économique et agricole qui respecte la planète et les humains, le rôle des élus est de coordonner les compétences des acteurs du changement.

 

Entretiens réalisés par Carole Testa.

 

© Kaizen aller plus loin avec notre dossier Transition écologique, l’hymne de nos campagnes (numéro 32 de mai-juin 2017)

 


Lire aussi : Loos-en-Gohelle, un exemple de reconversion écologique

Lire aussi : Ces maires qui changent la France

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3 commentaires

  1. Etienne

    Je suis agréablement étonné par ce qui ce passe à Loos-en Gohelle. Bravo les habitants et les élus! Merci pour ce que vous faites.

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